Georges Kuzmanovic
18/10/2026
Vers la guerre civile ?
Effondrement économique, révolte sociale, désespérance de la jeunesse, violence politique et démission de l'État. Derrière les incendies et les pillages, une France qui se défait, un pouvoir qui laisse pourrir et le spectre d’un basculement vers la guerre civile. 17 octobre 2026 début de la fin ?
La France a-t-elle franchi un seuil irréversible ?
Les images du 17 octobre donnent le vertige. Elles tournent dans le monde entier qui ne comprend pas ce qu'il se passe.
550 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs – c'est colossal. Dans les cortèges, c'est une véritable convergence des luttes, avec des lycéens révoltés contre un avenir incertain et des conditions d'études dégradées et des salariés qui ne parviennent plus à vivre de leur travail, de toutes catégories, du public, comme du privé, des agriculteurs aussi.
Et puis les incendies, les pillages, les commerces dévastés, les bâtiments publics attaqués, les forces de l’ordre débordées. Le bilan annoncé samedi soir est lourd avec 1 200 interpellations et 150 policiers et gendarmes blessés, des centaines de commerces cassés et pillés, des bâtiments publics incendiés.
Le pire c'est à Limoges où le magnifique hôtel de ville de la IIIe République, inauguré en 1883, a été incendié par des individus cagoulés et de noir vêtus, méprisant le bien commun. Son beffroi s’est effondré, sa toiture a été ravagée. C'est un symbole de la République qui est parti en fumée.
Ce spectacle désolant n’est pas un accident de l’histoire, il est l’aboutissement de quarante années de néolibéralisme et de renoncements, de l'affaiblissement de l'État, de la crise économique, de la désindustrialisation, du laisser faire, le tout accélérées par dix années de macronisme.
La France s’effondre, et ceux qui la gouvernent sont comme Néron qui regardait Rome brûler en chantant. Emmanuel Macron lui n'a pas chanté, il est allé écouter Céline Dion, mais c'est la même configuration mentale. Après eux le déluge...
Un pays au bord de l’explosion
Tout converge. Une dette publique vertigineuse, dont les intérêts dévorent une part croissante, et même principale, du budget de l'État, une désindustrialisation qui a détruit notre appareil productif et notre indépendance, des services publics démantelés, une école en ruine qui ne remplit plus sa mission de transmission, un hôpital public exsangue, des territoires abandonnés.
À cela s’ajoutent la crise énergétique, les factures d'électricité et de gaz qui explosent pour les particuliers comme pour les petites entreprises, les prix des carburants qui assèchent les portefeuilles des travailleurs, le logement de plus en plus inaccessible en particulier pour les jeunes, le chiffre officiel du chômage qui repart à la hausse et un chômage réel bien plus grave, une immigration que l’État ne sait plus maîtriser ni accompagner d’une véritable politique d’intégration, des infrastructures mal entretenues qui s'effritent.
Notre société se fragmente ; les perspectives d’ascension sociale disparaissent tandis qu’une oligarchie toujours plus riche prospère au sommet.
Car il y a bien des gagnants du macronisme, et des quarante années de néolibéralisme : les grandes fortunes, le capitalisme de connivence, les intérêts financiers et les multinationales. Pour ceux-là, l’État trouve toujours des milliards, quand il explique aux Français qu’il n’y a plus d’argent pour leurs écoles, leurs hôpitaux, les salaires ou les infrastructures.
Notre pays ne produit plus suffisamment, emprunte pour maintenir son train de vie, sacrifie ses investissements et abandonne sa jeunesse et prépare ainsi sa propre explosion.
L’équation économique est devenue intenable. Elle est donc socialement et politiquement explosive. Il ne manquait qu’une étincelle.
Le pourrissement comme méthode de gouvernement
Le mouvement lycéen aurait dû provoquer une réponse politique immédiate. Il exprimait l’inquiétude d’une génération dont les moyens pour étudier sont dégradés, mais surtout qui découvre que travailler, étudier, faire des efforts ne garantit plus rien. Le gouvernement aurait pu écouter, négocier, proposer – encore eut-il fallu avoir un gouvernement et un Président responsable. Il a préféré laisser pourrir. Le chaos couvre son impéritie.
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, se prépare un budget d’austérité sévère. Les intérêts de la dette s’envolent, les économies à faire se chiffrent en dizaines de milliards et les services publics sont de nouveau appelés à payer la facture, soit très exactement le contraire de ce que demande le peuple depuis des années.
C’est la contradiction fondamentale du système ou plutôt l'expression absolue de l'irresponsabilité : on détruit les conditions de la prospérité, puis on exige des Français qu’ils payent les conséquences de cette destruction, et en plus en les culpabilisant.
Emmanuel Macron avait déjà expérimenté cette méthode face aux Gilets jaunes, en ne répondant pas aux causes profondes de la colère, laisser la confrontation s’installer, épuiser les manifestants, attendre que les violences discréditent les revendications, s'assurer que les médias montent en épingle les violences. L'objectif est de substituer la question de l’ordre public à celle de la justice sociale, même si le retour de l'ordre est légitime.
Mais une colère ignorée ne disparaît pas, elle s’accumule, se radicalise, se transmet... jusqu’au jour où elle devient incontrôlable et explose.
Les casseurs, ennemis du peuple et de la République
Rien, absolument rien, ne saurait justifier la plupart des violences du 17 octobre.
Ceux qui pillent les magasins, incendient les immeubles, détruisent les outils de travail et terrorisent les citoyens ne sont pas des révoltés romantiques, ce sont des délinquants, parfois des criminels, des hordes de sauterelles qui dévastent ce que d’autres ont mis une vie à construire.
Derrière chaque vitrine fracassée, il y a un commerçant, des salariés, une famille, des années d’efforts. Derrière chaque immeuble incendié, des habitants qui peuvent tout perdre, et derrière chaque équipement public détruit, des contribuables qui devront payer sa reconstruction. Ces casseurs prétendent s’en prendre au système, or ils frappent d’abord ceux qui le subissent.
On retrouve parmi eux des pillards opportunistes, des jeunes en rupture de socialisation, des individus issus de quartiers où la République a reculé, mais aussi des militants radicalisés. Les idéologies décoloniales, les discours de haine contre la France, les justifications religieuses ou politiques de la violence contribuent, lorsqu’ils sont présents, à légitimer cette rupture avec la communauté nationale.
Il serait cependant injuste de les confondre avec les millions de Français des quartiers populaires qui travaillent, élèvent leurs enfants et subissent eux-mêmes l’insécurité et l’abandon et qui sont eux aussi en colère.
Il y a ensuite les Black Blocs, souvent issus d’une petite ou grande bourgeoisie radicalisée, grisée par ses fantasmes de révolution anarchiste. Ces révolutionnaires en carton imaginent combattre le capitalisme en détruisant le commerce d’un indépendant ; ils prétendent libérer le peuple en l’empêchant de manifester car ils créent les conditions du pourrissement des mouvements sociaux. C'est d'ailleurs bien pour cela que le pouvoir les laisse finalement largement en paix (et aussi parce qu'un bon nombre d'entre eux sont des fils à papa), ce sont les idiots utiles du pouvoir et du Capital.
Leur première victime politique est le mouvement social lui-même. La casse chasse les familles des cortèges, décourage les salariés et transforme une revendication légitime en spectacle de violence. Elle offre au pouvoir le meilleur moyen de ne jamais répondre sur le fond.
Action politique coordonnée ?
Le 17 octobre a pourtant révélé quelque chose de plus inquiétant que les pillages, c'est la multiplication des attaques contre les institutions publiques.
Des groupes vêtus de noir, mobiles, organisés, et surtout coordonnés, ont visé des mairies, des préfectures, des commissariats et même des appartements de hauts fonctionnaires. À Limoges, après l’incendie de véhicules de police et des affrontements aux abords de la préfecture, des individus cagoulés ont brisé les vitres de l’hôtel de ville, pénétré dans le bâtiment et déclenché l’incendie qui l’a ravagé. Tout cela suppose une préparation.
L’hôtel de ville de Limoges n’était ni une banque, ni un siège de multinationale, ni un palais oligarchique. C’était la maison de la République, un monument historique, le patrimoine commun des citoyens, l’expression d’une France qui croyait au progrès, à l’instruction et à l’émancipation. Le détruire, c’est s’attaquer à ce qui nous appartient à tous.
Le maire, Guillaume Guérin, a dénoncé la gravité de l’attaque et affirmé que les policiers étaient à court de moyens de désencerclement dès 15h15. Pourquoi ? C'est inacceptable. Comment un édifice aussi emblématique a-t-il pu être laissé aussi vulnérable ?
La simultanéité des attaques, leur répartition géographique et leurs modes opératoires montrent clairement que ces violences ont été coordonnées d'une manière ou d'une autre. Si une telle organisation au niveau national était démontrée, on ne parlerait plus alors seulement d’émeutes, mais d’une entreprise de déstabilisation politique voulue.
Cette barbarie révèle aussi notre échec éducatif. Une société qui ne transmet plus son histoire, ses principes et le respect de la chose publique fabrique des individus incapables de distinguer la révolte de la destruction.
L’État doit répondre avec fermeté. Il faut identifier, juger et sanctionner les responsables. Mais l’autorité républicaine suppose aussi une école qui instruise, une justice qui fonctionne et un État qui protège autant qu’il sanctionne.
Les exactions du 17 octobre imposent une révision de la loi et de la justice envers les mineurs. Le laxisme n'est plus acceptable, il faut penser à des prisons éducatives spécifiques et séparées des autres institutions carcérales pour les crimes graves commis par des mineurs.
Les pyromanes politiques et la tentation du chaos
Jean-Luc Mélenchon porte ici une responsabilité politique considérable. À force d’entretenir une rhétorique de confrontation permanente, de présenter chaque conflit comme une lutte existentielle contre un système prétendument fasciste, il contribue à installer un climat où la violence devient, pour certains, une perspective politique acceptable. Le NPA et diverses organisations d’ultragauche cultivent depuis longtemps cet imaginaire insurrectionnel et les relations avec les éléments les plus désocialisés et violents des quartiers perdus de la République.
Le calcul pourrait devenir particulièrement dangereux à l’approche de la présidentielle de 2027. Marine Le Pen apparaît comme une prétendante majeure à la victoire ; ces évènements la renforcent considérablement car, à tort ou à raison, elle incarnera l'ordre. Le grand bénéficiaire de ce désordre sera pourtant le Rassemblement national. Chaque commerce pillé, chaque mairie incendiée, chaque policier agressé renforce la demande d’ordre. Chaque complaisance envers la violence éloigne davantage les classes populaires d’une gauche qui prétend encore les représenter.
Mélenchon espère atteindre le second tour. Et l’on voit déjà se dessiner le scénario d’une nouvelle mobilisation antifasciste destinée à contester dans la rue un résultat pourtant tranché par les urnes. Le chaos en France est au bout de l'urne électorale. Le 17 octobre ressemble alors à une première et inquiétante répétition générale de ce qui pourrait advenir après le 2 mai.
Ainsi se prépare le pire avec une France dressée contre une autre, où la question sociale disparaîtrait derrière un affrontement identitaire et sécuritaire.
Les destructeurs d’en haut et ceux d’en bas
Il existe pourtant une autre violence, moins spectaculaire, mais autrement plus dévastatrice. C'est celle des élites qui détruisent la France par le haut et qui sont si proches de Macron et avant de Hollande ou de Sarkozy. Ce sont ceux qui bradent nos industries, abandonnent notre souveraineté, organisent notre dépendance énergétique et géopolitique, qui soumettent notre économie aux intérêts privés et transnationaux, qui démantèlent nos services publics et transfèrent aux générations futures le coût de leur irresponsabilité, favorisent une immigration incontrôlée. Et qui s'en mettent plein les poches dans ce processus.
D’un côté, les casseurs détruisent les vitrines et les commerces ou les bâtiments institutionnels. De l’autre, certaines élites détruisent les fondations de l'État et de la France.
Et au milieu, les Français. Ceux qui travaillent, produisent, soignent, enseignent, entreprennent, élèvent leurs enfants, ceux des classes moyennes et populaires, des villes, des campagnes et des quartiers, ceux qui tiennent encore le pays debout et que les uns pressurisent tandis que les autres les terrorisent.
Quelle image, d’ailleurs, que celle d’Emmanuel Macron assistant à un concert de Céline Dion tandis que le pays s’enfonce dans la crise ! Elle rappelle cette sortie au théâtre avec Brigitte Macron, en mars 2020, à la veille du confinement. Toujours cette impression d’un pouvoir enfermé dans sa bulle, incapable de percevoir la gravité du moment historique ou alors qui en rit.
Après moi, le déluge ?
Pendant que la France s’appauvrit, le président continue de promettre des milliards à l’Ukraine et d’entretenir les discours sur une possible confrontation avec la Russie.
La guerre en Ukraine est devenue un formidable instrument de diversion politique ; c'est sa fonction principale. Les spéculations sur une guerre future, les appels au réarmement et les discours bellicistes occupent l’espace public tandis que les problèmes vitaux des Français restent sans réponse.
Pourtant, du général américain Mark Milley au pape François, dès 2023, des voix ont depuis longtemps appelé à rechercher une issue négociée, rappelant qu’une guerre ne pouvait se poursuivre indéfiniment sans perspective politique, et que les Ukrainiens en paieraient le prix. Ils avaient raison. Mais peu importe l'Ukraine, ses morts, tant que cela peut servir, encore un peu, à dévaster l'économie de la France et à en profiter.
La France n’a pas à sacrifier son avenir économique et social à une logique d’escalade qui ne répond pas à ses intérêts fondamentaux. Sa priorité doit être de retrouver sa puissance, son indépendance et sa capacité à assurer la prospérité de son peuple.
Mais désormais, le réel revient. Aucune rhétorique guerrière ne pourra masquer indéfiniment la faillite intérieure.
Le dernier avertissement
La France ne manque ni de ressources, ni de talents, ni d’énergie ; elle manque d’une direction politique capable de remettre l’État au service de la nation, de reconstruire son appareil productif, de restaurer l’école, de garantir la sécurité et de rendre aux citoyens leur souveraineté.
La justice sans l’ordre est impuissante, mais l’ordre sans la justice est une impasse, et sans prospérité partagée, ni l’un ni l’autre ne peuvent durablement tenir. C'est très exactement la formule pour un précipité vers le chaos.
Nous avons encore le choix entre le redressement républicain et l’engrenage de la confrontation, mais le temps se réduit, comme le champ des possibles.
Les casseurs détruisent nos rues, les soi-disant révolutionnaires brûlent nos bâtiments, les oligarchies ont détruit nos capacités d’action. Les apprentis révolutionnaires rêvent d’affrontement, et le pouvoir regarde la France se défaire.
La guerre civile n’est pas une fatalité, mais elle n'est plus impensable lorsqu’un pays perd simultanément sa prospérité, sa cohésion, son autorité et sa confiance dans l’avenir. La France s’enfonce.
Qui aura encore la volonté de l’arrêter ?