Vincent Verschoore
17/7/2026
Pillage en règle
Le bilan électrique du premier semestre 2026 publié par RTE dessine le portrait d'une France énergétiquement déboussolée. Jamais le pays n'avait produit autant d'électricité décarbonnée – 284,3 TWh dont 95,2 % sans émission de CO₂ – ni exporté autant de courant vers ses voisins : 51 TWh en six mois, un record historique. (Source : Le Point, 17 février 2026).
Pourtant, cette abondance cache un déséquilibment inquiétant. La consommation domestique stagne, à peine dopée de 2,2 TWh. Le résultat est paradoxal : pendant 407 heures, soit plus de 10 % du temps, l'électricité s'est vendue à des prix négatifs, tandis que des centrales nucléaires et des éoliennes déjà construites et financées devaient réduire leur production faute de débouchés. Dans ce contexte de surcapacité manifeste, le gouvernement a choisi, le 12 juin 2026, de lancer le plus vaste appel d'offres de l'histoire française pour l'éolien en mer. L'AO10 prévoit l'installation de 10 gigawatts supplémentaires – 5 GW posés, 5 GW flottants – avec un soutien public pouvant grimper jusqu'à 63 milliards d'euros sur vingt-cinq ans.
Pour Henri Wallard, polytechnicien et ancien directeur général de l'Andra, cette décision relève de la folie budgétaire et constitue une bombe à retardement financière dont les conséquences s'étaleront sur des décennies.
La logique économique de l'appel d'offres apparaît d'emblée inversée. La Commission de régulation de l'énergie avait pourtant conseillé la prudence : des appels d'offres progressifs et différenciés auraient maintenu la concurrence entre industriels et limité les surcoûts. Le gouvernement a préféré l'effet de masse, concentrant dix gigawatts en une seule attribution.
La durée des contrats a été allongée de vingt à vingt-cinq ans, malgré l'avis défavorable de la CRE, transférant ainsi une part croissante du risque commercial vers l'État et le contribuable. Le tarif de référence a lui aussi été revu à la hausse : fixé en moyenne à 100 euros le MWh, il dépasse largement l'objectif de 55 euros affiché dans la Programmation pluriannuelle de l'énergie pour l'éolien posé. Triple dérive donc, qui cumule volumes gonflés, délais allongés et contraintes de prix desserrées, dans un mécanisme de contrat pour différence où l'État garantit un revenu aux producteurs quoi qu'il advienne des prix de marché.
Le plafond de soixante-trois milliards d'euros autorisé par la Commission européenne révèle l'ampleur du pari. Henri Wallard, qui avait calculé un soutien potentiel d'environ trente milliards dans un scénario de prix bas, constate avec stupéfaction que Bruxelles a validé le double. Les défenseurs du dispositif objectent que les producteurs devront reverser des sommes à l'État si les prix du marché dépassent le tarif garanti. Mais cet argument, selon Wallard, est contradictoire : « Pour favoriser l'électrification, nous avons besoin d'une électricité abondante et bon marché. On ne peut pas justifier le dispositif en pariant sur des prix élevés ! » La France se retrouve ainsi piégée dans une logique schizophrène, souhaitant à la fois des tarifs bas pour encourager la consommation et des tarifs élevés pour rentabiliser ses contrats d'achat.
Le gouvernement invoque le vieillissement du parc nucléaire et les retards des EPR2, qui n'entreront pas en service avant 2040, pour justifier cette anticipation massive. Certains réacteurs devront en effet être arrêtés, et si la consommation repart fortement, de nouvelles capacités seront nécessaires. Mais cette argumentation néglige la marge de manœuvre colossale dont dispose déjà le pays. Les 51 TWh exportés en six mois, combinés aux 12 TWh de production modulée, montrent que le système fonctionne avec une surcapacité abyssale. Les onze parcs éoliens envisagés produiraient près de 47 TWh par an, soit presque l'équivalent des exportations semestrielles record. Autant d'électricité qui risque de s'ajouter à un stock déjà plein, faute que les véhicules électriques, les pompes à chaleur, les électrolyseurs d'hydrogène vert ou les centres de données n'aient encore matérialisé la demande espérée.
Ajouter 10 GW sans avoir sécurisé ni les usages ni les lignes de transport nécessaires ne fera qu'aggraver les 407 heures de prix négatifs déjà enregistrées, transformant l'abondance en gaspillage structurel.
Au-delà du déséquilibre économique, le calendrier politique de l'AO10 éveille les soupçons. L'appel d'offres a été lancé en juin 2026, avec une attribution prévue en février 2027, en plein cœur de la campagne présidentielle. Une fois les contrats signés, le prochain exécutif sera placé devant le fait accompli, engagé pour un quart de siècle sur des décisions qu'il n'aura pas prises. La Programmation pluriannuelle de l'énergie a été adoptée par décret, court-circuitant le débat parlementaire, et les recommandations de la CRE, autorité indépendante pourtant chargée de veiller à la saine gestion du système électrique, ont été systématiquement écartées.
Cette concentration de décisions irréversibles dans une période de transition politique, cette volonté de verrouiller l'avenir énergétique du pays avant que les électeurs ne se prononcent, interroge la sincérité des motivations officielles. Pourquoi une telle précipitation, alors qu'aucune urgence technique ne justifie d'attribuer ces contrats en février 2027 plutôt qu'après la présidentielle ? Pourquoi ignorer les avertissements de la régulation indépendante pour se lancer dans le plus coûteux appel d'offres renouvelable jamais organisé ?
L'hypothèse d'une corruption politique, au sens large du terme, mérite d'être examinée sans naïveté. Non pas nécessairement au sens pénal de pots-de-vin ou de détournement de fonds, mais dans cette forme plus insidieuse de capture de l'État par des intérêts industriels et financiers. L'usine Siemens Gamesa du Havre, qui fabrique des pales et assemble des nacelles d'éoliennes, a vu son extension inaugurée quelques jours seulement après le lancement de l'AO10.
La coïncidence des calendriers n'est pas en soi une preuve, mais elle illustre la promiscuité entre décisions publiques et intérêts privés. Le gouvernement brandit l'argument de l'emploi, pourtant Wallard le démonte avec une lucidité implacable : une vraie politique industrielle ne consiste pas à engager des dizaines de milliards d'euros de subventions publiques pour créer artificiellement des commandes. Il faut regarder le contenu industriel réellement français, la compétitivité de la technologie, la pérennité des débouchés. Sinon, on finance des emplois parce que l'État s'engage à acheter la production, non parce qu'elle répond à un besoin économique avéré.
Dans ce schéma, les entreprises du secteur bénéficient d'un marché captif garanti sur vingt-cinq ans, tandis que le risque est entièrement socialisé. Les profits sont privés, les pertes sont publiques. Cette asymétrie, qui caractérise bien des dérives de la dépense publique contemporaine, trouve ici une expression particulièrement éclatante.
De plus, le mécanisme des contrats pour différence, qui fixe un prix garanti indépendamment des fluctuations du marché, crée une rente prévisible et sécurisée sur le long terme. Or les rentes de cette nature attirent naturellement les appétits des fonds d'investissement, des banques et des conglomerats industriels qui savent valoriser des flux de trésorerie garantis par la signature de l'État. La décision de concentrer 10 GW en une seule fois, plutôt que de les répartir sur plusieurs appels d'offres concurrentiels, favorise les acteurs déjà installés et les consortiums les plus puissants, au détriment des nouveaux entrants et de la baisse des prix que la concurrence aurait imposée. La fixation d'un tarif moyen 100 euros le MWh, supérieur aux objectifs antérieurs, laisse une marge confortable aux opérateurs.
L'allongement à vingt-cinq ans, enfin, immunise ces mêmes opérateurs contre les aléas du marché sur une durée qui dépasse largement les cycles économiques et politiques usuels. Chacune de ces décisions, prise isolément, peut s'expliquer par des considérations techniques ou industrielles. Leur cumul, dans un contexte de surcapacité avérée et contre l'avis de la régulation, dessine le portrait d'une politique publique détournée au profit d'intérêts particuliers.
Wallard ne prétend pas connaître les intentions de chacun. Mais il observe que l'effet de verrouillage est évident. Une décision de cette ampleur, qui engage le budget de l'État sur un quart de siècle, devrait intervenir après un débat politique clair et une actualisation des scénarios de RTE. Or elle est précipitée dans la précipitation d'une fin de mandat, par décret, en écartant les garde-fous réglementaires. La prudence budgétaire commanderait d'attendre. La prudence démocratique commanderait de consulter. Ni l'une ni l'autre n'ont été respectées.
C'est la continuation du principe néolibéral en général et macroniste en particulier : piller l'État au profit du grand capital, un système que nous subissions depuis l'arrivée de Macron à l'économie sous Hollande, et auquel participent l'ensemble des institutions du fait des bénéfices qu'en tirent leurs cadres dirigeants.

















