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8 septembre 2026

Natalia Routkevitch
7/9/2026


Montée de la contestation interne de l’ordre libéral post-guerre froide
Contre-révolution ou révolution national-conservatrice ?

Dans le monde occidental, un phénomène curieux se manifeste depuis au moins vingt ans : une montée du mécontentement intérieur envers la démocratie libérale, accompagnée d’une vague de mouvements protestataires regroupés sous l’étiquette de « populismes ». Ces mouvements, aux visages et inspirations diverses, ont en commun une critique de plus en plus virulente à l’égard du système dit « démocratique libéral ».
Les « moments populistes »[1] se produisent partout dans le monde, au grand dam des centristes, qui y voient une « maladie » dangereuse et contagieuse. Ils dénoncent tour à tour le complotisme, la main du Kremlin ou d’autres ennemis supposés forcément à la manœuvre.
Cependant, cette lecture causale apparaît insatisfaisante. Elle fait abstraction des dynamiques profondes à l’origine des « moments populistes » dans diverses régions du monde. La vague populiste qui a touché tant de démocraties ne saurait être réduite à un simple effet de propagande ou au talent oratoire de quelques tribuns démagogues. Trump, Grillo, Salvini, Le Pen, Orbán et d’autres figures dites « populistes » ne font, au fond, que capter et relayer l’air du temps, en exprimant les aspirations d’une part significative et croissante de la société.
Dans son ouvrage de référence Le Peuple contre la démocratie (2018), le politologue américain Yascha Mounk analyse cette crise profonde de la démocratie libérale, menacée par l’essor du populisme et la perte de confiance des citoyens dans les institutions. Déplorant cette crise, Mounk en identifie plusieurs causes : stagnation économique, accroissement des inégalités, polarisation politique, affaiblissement des institutions. Mais ces explications, bien que pertinentes, semblent insuffisantes pour comprendre l’intensité et l’ampleur de la contestation actuelle.
Cette grande fracture qui traverse les sociétés occidentales ne cesse de s’approfondir, année après année. Son expression la plus spectaculaire s’est manifestée aux États-Unis, où elle a été incarnée par la figure de Donald Trump. Sa posture anti-establishment, sa communication directe et ses attaques contre ce qu’il nomme le Deep State ont suscité des réactions d’une intensité rare, révélant une division intérieure d’une profondeur inédite.
(…)
Depuis une quinzaine d’années, la fracture américaine est devenue abyssale : les électeurs ne perçoivent plus leurs adversaires comme de simples opposants, mais comme des ennemis. La déshumanisation est manifeste : beaucoup de démocrates considèrent les républicains comme malhonnêtes, bornés, ignobles et vice-versa.
Les conséquences sont bien réelles : les discussions politiques deviennent impossibles, même entre amis ou en famille. Aujourd’hui, seuls 9% des couples américains sont politiquement « mixtes » − démocrate et républicain − contre une proportion bien plus élevée quelques décennies plus tôt. Chacun tend à s’entourer d’alliés idéologiques, aussi bien dans la vie réelle que dans le monde virtuel.
La fracture américaine ne repose plus seulement sur des désaccords politiques : elle est devenue une hostilité profonde, un rejet viscéral. (…) Et bien que les deux tiers des Américains se définissent comme modérés, la polarisation continue de croître, attisée par la logique partisane et l’écosystème médiatique. Si ce n’est pas encore la guerre, il s’agit d’une grosse montée d’hostilité entre deux camps qui ne partagent plus de valeurs communes. Ce fossé pourrait s’élargir encore, nourrissant une aspiration de la population à un pouvoir plus autoritaire. Dans L’Amérique face à ses fractures[2], la chercheuse Amy Greene analyse en détail les divisions sociales et culturelles qui minent la cohésion nationale, en posant la question de savoir s’il restait encore quelque chose des idéaux fondateurs du pays.
En observant les clivages actuels et la manière dont les représentants des camps opposés parlent les uns des autres, on ne peut s’empêcher de penser aux guerres de religion qui ont opposé protestants et catholiques dans des conflits longs et violents, du XVIe au XVIIIe siècle, avant de se solder par la paix de Westphalie (1648), qui a consacré le principe cuius regio, eius religio, selon lequel le souverain d’un État peut imposer sa religion officielle à ses sujets.

En Europe, les choses évoluent dans le même sens. Les mouvements dits « populistes » se multiplient et gagnent en popularité. Des thématiques comme l’immigration, la critique des élites dirigeantes et de la bureaucratie de Bruxelles, la situation économique et la remise en cause des valeurs libérales alimentent cette vague. Ces mouvements enregistrent des progressions parfois spectaculaires lors des élections nationales, régionales et européennes. Peu de pays échappent à cette dynamique. Ceux qui étaient autrefois considérés comme des mouvements antisystème font de plus en plus partie intégrante du paysage politique et des institutions. Leurs succès électoraux dans plusieurs pays suscitent parfois des stratégies de verrouillage de la part de leurs adversaires, qui cherchent à entraver leur arrivée au pouvoir par des moyens administratifs ou judiciaires. La base électorale qui vote pour les « populistes » s’élargit chaque année. Les électeurs sont le plus souvent ceux que l’on peut qualifier de perdants des processus de globalisation.
En France, le géographe social Christophe Guilluy, examinant la géographie du vote, appelle la France qui vote pour les mouvements antisystème « la France périphérique », désignant ainsi les perdants de la globalisation. Elle s’est notamment manifestée avec la révolte des Gilets jaunes.
La guerre en Ukraine, l’arrivée de Donald Trump, la montée des tensions internes et la popularité croissante des partis qualifiés de « populistes » approfondissent les fractures européennes. Une partie significative de ces courants salue les propos de Trump et de J. D. Vance sur la crise de la démocratie en Europe − ces derniers soutiennent d’ailleurs ouvertement plusieurs partis contestataires européens. (…)
La rhétorique employée au sein des institutions européennes à l’encontre des « frondeurs » devient de plus en plus virulente. Ces derniers ne sont plus seulement qualifiés d’« extrémistes » ou de « fachos », mais sont désormais accusés ouvertement de « trahison », de collusion avec le Kremlin, etc. Si, hier encore, le cri de ralliement des élites européistes reposait sur « l’antifascisme » −, le terme « fasciste » englobant quiconque plaidait pour le contrôle des frontières −, c’est aujourd’hui l’hostilité inconditionnelle envers la Russie qui définit ce qu’est un « bon Européen ». Cette hostilité sert désormais de ciment au projet européen, qui manque cruellement d’unité idéologique et politique.
Au sein du Parlement européen, on crée des « boucliers pour la défense de la démocratie » − avec une définition pour le moins floue de ladite démocratie, qui ne semble pas toujours correspondre à l’expression de la volonté populaire − et l’on tente d’exclure certains eurodéputés jugés trop déviants. Cette escalade verbale se traduit de plus en plus en violences physiques, comme en témoigne l’attentat contre le Premier ministre slovaque Robert Fico, perpétré par un opposant politique, ou encore en décisions controversées, révélatrices de la nervosité croissante des élites, telle que l’exclusion de la course présidentielle en Roumanie d’un candidat jugé pro-russe, Călin Georgescu.
On parle d’une « peste national-conservatrice » qui se propage. Ainsi, la chercheuse Hélène Miard-Delacroix, spécialiste de l’Allemagne, emploie les termes suivants à propos des mouvements populistes: « Il y a clairement une circulation transnationale d’idées et de programmes assez brutaux pour être inquiétants. Je crains que nous ne soyons qu’au début de cette tendance. Le seul frein serait le sursaut des populations non encore « contaminées ».[3]
Comme aux États-Unis, la tension entre deux camps − schématiquement désignés comme les « métropoles « et les « périphéries » − est palpable en Europe. Elle y prend aussi des allures de détestation quasi religieuse, opposant des groupes qui perçoivent leurs adversaires comme « contaminés » ou « impurs ». Cette détestation se manifeste au niveau politique mais aussi individuel. Il est navrant de constater avec quelle ferveur certains procèdent à des purges régulières sur leurs réseaux sociaux, appelant même leurs « amis » à faire de même s’ils entretenaient des liens avec des individus jugés nuisibles. Le vocabulaire utilisé trahit une hostilité viscérale, un rejet non seulement des idées, mais aussi des personnes qui les expriment.
On peut parler d’une pensée de nature fanatique dès lors que quiconque ne partageant pas votre point de vue est considéré comme victime d’une éclipse mentale ou d’une corruption morale. L’idée qu’on puisse simplement tenir un avis différent devient inacceptable. Ceux qui pensent autrement doivent être rééduqués, ou, si cela paraissait impossible, écartés, internés, bannis.
Ce clivage prend également une forte dimension de mépris social − ce que Christophe Guilluy nomme l’« éviction », à la fois géographique et symbolique, vers la périphérie. Ces populations, pourtant majoritaires, ne se sentent plus représentées − ni politiquement, ni culturellement. La classe de référence est désormais une minorité : la bourgeoisie et la petite bourgeoisie progressistes. En France, Jérôme Sainte-Marie décrit la situation comme une confrontation entre deux blocs : le bloc populaire et le bloc élitaire.
On serait tenté d’y voir l’opposition entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Mais si le facteur économique joue un rôle important, il n’est pas déterminant.
En réalité, la convergence idéologique de ce que l’on appelle les élites sécessionnistes est plus forte que la simple logique des positions sociales. Contrairement à la lumpen-bourgeoisie des temps coloniaux, décrite comme une classe intermédiaire au service de puissances étrangères et dépourvue de conscience propre, la lumpen-oligarchie née de la mondialisation accélérée se distingue par un fort sentiment d’appartenance à une strate supérieure et par une prétention à incarner la boussole morale de l’humanité. En offrant un sentiment de supériorité morale à des classes intermédiaires en mal de sécurité matérielle, les véritables gagnants de la globalisation ont réussi à enrôler une partie de la petite bourgeoisie dotée d’un capital culturel de référence, ainsi qu’un pourcentage significatif des habitants des métropoles étrangers, très occidentalisés.
La terminologie proposée par le publiciste britannique David Goodhart est à ce titre éclairante : les people from somewhere (« gens de quelque part ») face aux people from anywhere (« gens de partout »). Les « gens de quelque part » sont attachés à leur territoire, à leur identité nationale ou régionale, à leurs racines. Ils se déplacent peu et avec réticence, souvent pour des raisons économiques, mais aussi culturelles (« Le all inclusive en Turquie est pour eux le summum de la réussite sociale », ironisait une relocalisée russe à propos de la "plèbe" qui « ne voyage jamais et ne parle pas des langues étrangères »). Ils représentent les grands perdants de la mondialisation : le précariat mondial, attaché - encore un peu - à des modes de vie traditionnels. À l’inverse, les « gens de partout » − une nouvelle bourgeoisie mobile et globalisée − s’adaptent aisément à n’importe quel environnement grâce à leur capital culturel, leur cosmopolitisme et leur maîtrise des codes internationaux, à commencer par l’anglais.
L’expression « gens de quelque part » fait écho à la chanson de Georges Brassens : « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Sauf qu’aujourd’hui, ils ne sont plus si heureux − marginalisés, relégués à la périphérie géographique, culturelle et symbolique. Et eux aussi sont désormais menacés par la déculturation, dissous dans un gloubi-boulga décivilisateur.
La lecture attentive des ouvrages sociologiques de Jérôme Fourquet met en lumière cette dissolution progressive de la culture populaire et ce déracinement de la France profonde. Car l’identité valorisée dans l’économie globalisée est une identité sans attache, perpétuellement adaptable. La vie dans une société moderne liquide − pour reprendre les termes du philosophe Zygmunt Bauman − exige un mouvement constant. Elle impose de se moderniser sans cesse, c’est-à-dire de renoncer à ce qui semblait stable, de déconstruire les identités fixes, sous peine de disparaître.
(…)
Révoltes contre « l’alternative unique » et contre la fin de l’histoire
Essayons de creuser encore un peu plus. De quoi ces clivages internes sont-ils le nom ?
Si l’on revient à l’exemple américain, le philosophe et juriste français Pierre Manent a qualifié la démarche de MAGA (la démarche initiale, doit-on ajouter aujourd’hui) de révolte de la nation américaine contre l’empire américain et contre « l’interventionnisme pro-démocratique », perçu par le duo comme n’étant plus profitable aux Américains eux-mêmes, mortifère, coûteux, hypocrite et inefficace.
Le programme de MAGA se présentait comme une « révolution du bon sens », soit la volonté de la majorité de remettre à leur place des minorités qui avaient commencé à imposer trop fermement leur volonté à la majorité, dictant le rythme des changements sociétaux auxquels la société, dans son ensemble, n’était absolument pas préparée.
Marcel Gauchet voit dans la montée des populismes une exigence du retour de la Politique là où elle avait été remplacée par la « gouvernance » de l’alternative unique − autrement dit, une révolte contre la disparition d’un véritable choix politique.
Pour expliquer la montée des « populismes » en Europe de l’Est − phénomène amorcé il y a une quinzaine d’années et qui a surpris l’Occident −, Ivan Krastev évoque une révolte contre le devoir d’imitation. Il soutient que la soi-disant fin de l’Histoire n’a en réalité marqué que l’entrée dans un Âge de l’imitation. Après 1989, l’aspiration des anciens pays communistes à ressembler à l’Occident a pris plusieurs noms : « américanisation », « européanisation », « démocratisation », « libéralisation », « expansion », « intégration », « harmonisation », « mondialisation »… Mais dans tous les cas, il s’agissait d’une modernisation par imitation, d’une intégration par assimilation.
Selon les populistes d’Europe centrale, après l’effondrement des régimes communistes, la démocratie libérale est devenue un nouveau dogme indépassable. Ils déplorent que l’imitation des valeurs, des attitudes, des institutions et des pratiques occidentales soit devenue un impératif.
En critiquant l’impératif d’imitation comme l’une des caractéristiques les plus insupportables de l’hégémonie libérale post-1989, les populistes d’Europe centrale soulignent plusieurs points : L’imitation complète implique la reconnaissance de la supériorité morale des « imités » sur les « imitateurs » ; elle impose un modèle politique unique ; elle exige une imitation inconditionnelle, sans adaptation aux traditions locales ; elle suppose que les imitateurs soient en permanence évalués par les représentants des pays modèles.
Cet état d’esprit leur rappelait les élections soviétiques, où les électeurs, sous le contrôle des cadres du Parti, faisaient semblant d’exercer un choix… en faveur du candidat unique.
La montée du populisme ne peut être comprise sans prendre en compte le ressentiment profond né du passage d’un communisme soviétique sans alternatives à un libéralisme occidental sans alternatives.
Ceci dit, on ne pouvait pas imaginer que cette révolte contre le modèle unique prendrait une telle ampleur à travers toute l’Europe − y compris en Allemagne, où l’AfD, qualifié parfois de parti néo-nazi, enregistre aujourd’hui des scores impressionnants. Impensable il y a encore une dizaine d’années…
La nature des conflits, désormais généralisés dans de nombreux pays, est souvent présentée comme la montée d’une démocratie illibérale en réaction aux dérives d’un libéralisme antidémocratique. Les libéraux, eux, parlent d’une « contre-révolution planétaire » : contre-révolution trumpiste, national-conservatrice, populiste ou d’extrême droite…
Pourtant, ce à quoi nous assistons semble moins une contre-révolution qu’une révolution, une demande de renouveau radical. Si l’on revenait aux fondamentaux de notre langage politique, la droite était historiquement le parti de l’ordre, du statu quo, de la conservation des rapports de force existants, tandis que la gauche incarnait le changement, la redistribution du pouvoir, la casse de l’ordre existant.
Aujourd’hui, ce sont des mouvements populistes qui portent la contestation, qui se veulent forces de rupture, et prétendent renverser l’ordre établi (même si, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, cela se révèle extrêmement compliqué).

Le recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre. NR
[1] Le moment populiste, selon Yasha Mounk, désigne la période récente où les démocraties libérales voient monter des mouvements populistes – de droite comme de gauche – qui affirment représenter « le vrai peuple » contre des élites corrompues.
[2] Amy Greene, L’Amérique face à ses fractures : Que reste-t-il du rêve américain ?, Paris, éditions Tallandier, 2024.
[3] Hélène Miard-Delacroix, “AfD : la fin de l'exception allemande », Politique Internationale, N 187, printemps 2025.
Jean Mizrahi
7/9/2026

La France est-elle devenue décadente ?
 
Je lis ce matin deux résultats d’un sondage commandé par le HuffPost. Ils sont édifiants. 43 % des Français seraient favorables à une annulation de la dette détenue par la BCE, contre seulement 27 % qui y seraient opposés. Plus de la moitié refuseraient par ailleurs une sous-indexation des retraites. Plus frappant encore, cette opposition reste très forte chez les jeunes, qu'on étrangle financièrement et qui seront appelés à payer demain les engagements pris aujourd’hui, un suicide incompréhensible. Dans le même temps, un autre sondage indiquait récemment que 89 % des Français se disent préoccupés par la dette publique. Dit autrement : j'ai peur que ma voiture rencontre le mur, mais je ne veux pas qu'on freine.
Voilà donc où nous en sommes : les Français s"inquiètent massivement de la dette, mais refusent majoritairement les mesures qui permettraient de la réduire. Ils veulent simultanément moins de dette, autant de dépenses, autant de transferts, autant de retraites et, si possible, moins d’impôts. Cela porte un nom : le déni. Pourtant, tout est désormais sous nos yeux. La dette continue d’augmenter, les déficits ne sont plus maîtrisés, la charge des intérêts progresse, notre système de retraite pèse de plus en plus lourdement sur les finances publiques, les prélèvements obligatoires comptent déjà parmi les plus élevés du monde développé et la croissance reste insuffisante pour rendre soutenable cette dérive. Tous les voyants sont au rouge et une grande partie du pays continue pourtant de raisonner comme si l’économie pouvait être abolie par décret.
Il n’y a pas cinquante solutions pour sortir de cette impasse. Il faut remettre les retraites en rapport avec ce que les cotisations permettent réellement de financer, puis engager une réflexion de fond sur un système qui fait peser une charge toujours croissante sur les actifs. Il faut réduire les transferts et les dépenses qui étouffent les entreprises et amputent les salaires. Il faut enfin s’attaquer massivement à l’accumulation réglementaire qui ralentit l’investissement, l’innovation et la croissance. Car sans croissance, nous entrerons durablement dans une trappe à dette : davantage d’intérêts, davantage d’impôts, moins d’investissement, moins de croissance, puis davantage de dette.
La dette, elle, ne disparaîtra pas par l’opération du Saint-Esprit. Il n’existe que deux chemins.
• Le premier est celui de la faillite. La France peut un jour se retrouver incapable d’honorer normalement ses engagements. Un défaut français provoquerait un séisme financier majeur, compte tenu de la taille de notre économie et de notre dette. L’accès au financement deviendrait extrêmement difficile et extrêmement coûteux. La conséquence concrète serait brutale : fonctionnaires non payés, appauvrissement du pays, chute de l’investissement, contraction de l’activité et baisse du niveau de vie.
• Le second chemin est celui du redressement. Il consiste à développer l’économie, à accroître durablement le PIB, à réduire les déficits puis à dégager des excédents budgétaires. Cela suppose des efforts, des arbitrages et l’abandon d’un certain nombre d’illusions. Mais au terme de ce chemin, les Français peuvent être plus riches et le pays plus solide.
Nous approchons rapidement du moment où ce choix ne pourra plus être évité. Continuer comme aujourd’hui n’est pas une politique, c’est simplement repousser l’échéance. La dernière trouvaille consiste à proposer l’annulation de la dette détenue par l’Eurosystème, autrement dit notamment par la Banque de France dans le cadre des opérations de la BCE. L’idée fait rêver parce qu’elle donne l’impression qu’il suffirait d’effacer quelques lignes comptables pour régler le problème. Elle est surtout politiquement commode : personne ne paierait, personne ne perdrait rien et la dette disparaîtrait. Malheureusement, le monde réel ne fonctionne pas ainsi.
Les pays du nord de l’Europe s’y opposeraient avec la plus grande fermeté. La progression de l’AfD en Allemagne ne rendra certainement pas l’opinion allemande plus disposée à accepter une mutualisation ou un effacement des dettes publiques françaises. Les autres États fortement endettés réclameraient immédiatement le même traitement. Pourquoi l’Italie, l’Espagne, la Belgique ou la Grèce accepteraient-elles que la France bénéficie seule d’une telle faveur ? La crédibilité de l’ensemble du dispositif monétaire européen serait alors atteinte. Les investisseurs intégreraient immédiatement la possibilité que la dette publique ne soit plus une créance intangible mais une variable politique. Le prix du risque augmenterait, les taux pourraient encore plus monter et les financements se raréfier précisément au moment où la France continue d’emprunter pour couvrir ses déficits. Et il existe une difficulté encore plus élémentaire : le financement monétaire direct des États par la BCE se heurte au cadre juridique des traités européens.
Mais surtout, même si l’on imaginait un instant l’opération possible, elle ne réglerait rien au problème de fond. Effacer une fraction finalement assez faible du stock de dette tout en conservant les mêmes déficits revient à vider une baignoire sans fermer le robinet. Quelques années plus tard, nous retrouverions la même dette, aggravée entre-temps par la défiance que nous aurions nous-mêmes provoquée.
Au vu des sondages, il est malheureusement probable que Jean-Luc Mélenchon et d’autres continueront à défendre cette idée. Politiquement, elle est efficace parce qu’elle permet de promettre que le problème peut être résolu sans effort. Une démocratie entre en décadence lorsqu’elle ne supporte plus qu’on lui dise que deux et deux font quatre, lorsqu’elle préfère la promesse agréable à la réalité désagréable, lorsqu’elle réclame simultanément la dépense et son effacement, les avantages et le refus de les financer, l’indépendance et le refus d’en payer le prix. Nous en sommes dangereusement proches.
Que faudra-t-il pour que le pays se réveille ? Que les taux d’intérêt atteignent des niveaux insupportables ? Que le Trésor rencontre des difficultés à refinancer une échéance ? Qu’une crise financière nous impose en quelques semaines des décisions que nous refusons depuis vingt ans de prendre volontairement ? Ce jour-là, nous découvririons une vérité que l’histoire économique enseigne sans relâche : lorsqu’un pays refuse trop longtemps les efforts qu’il pourrait choisir dans la sérénité, les circonstances finissent par les lui imposer avec une extrême brutalité. Il est encore temps de choisir le redressement, mais il faut d’abord accepter de regarder la réalité en face.
Pierre Duriot
7/9/2026


C’est étonnant cette rhétorique anti-nazie après une victoire électorale de l’AFD. Le « retour de la bête immonde », « les heures sombres » et on en passe, repris en boucle par la presse française dont l’objectif général, sur un peu tous les sujets se résume à essayer de foutre la trouille : Russes, pangolin, réchauffement, guerre nucléaire, virus, cataclysmes, calamités naturelles, pollution… au point qu’on a bien compris que pour vivre heureux, il fallait surtout éteindre sa télévision. Seulement rien ne relève du nazisme dans le programme de l’AFD. Arrêter la guerre en Ukraine ? Qui veut y aller ? Renvoyer chez eux les délinquants étrangers ? Qui veut les garder ? Combattre l’islam politique ? Qui veut se soumettre ? Rétablir la sécurité ? Qui veut se faire tuer dans la rue ? Quitter l’Europe de von der Leyen ? Qui veut y rester ? Le problème avec cette presse, c’est que vouloir vivre normalement, dans son pays, avec ses coutumes et sa culture, c’est nazi maintenant voyez-vous. La même presse voudrait nous faire croire que notre insécurité galopante, nos dettes abyssales, notre chômage endémique, nos hordes d’australopithèques armés de couteaux et nos services publics qui ne fonctionnent plus, c’est ça le paradis démocratique ? Et elle voudrait en plus qu’on trouve cela génial et qu’on en redemande ? Vous vous souvenez de ce jeu, Stop ou encore ? Ben là : stop.
Christian Potier
8/9/2026

INFÂME LESCURE : LE HOLD-UP DES 2000€


« Est-ce qu'il y a des raisons pour que tout le monde fasse des efforts sauf les retraités ? »
La phrase est de Roland Lescure. Ministre de l'Économie. L'arrogance et la condescendance même.
Le crâne d'œuf, comme d'habitude, n'a pas pris sa calculette.
Il trouve que la désindexation des pensions les plus élevées et la suppression de l'abattement de 10% "ont du sens". Traduction : on va taper les retraites à 2000€. On appelle ça "faire participer à l'effort national".
Mais il sait ce qu'il faut faire pour avoir 2000€, Lescure ?
Il faut avoir été un BOSSEUR qui gagnait 2600€ NET pendant 42 ANS.
Et tu sais combien ce bosseur a DONNÉ à l'État ?
LE CALCUL, que Bercy ne fait jamais :
Pour toucher 2600€ net, ton patron paye 4850€ au total.
Chaque mois, tu donnes 2200€ à l'État en cotisations.
Sur 42 ans = 504 mois :
Cotisations sociales : 1 108 800€
Impôts sur le revenu : 100 800€
TVA : 201 600€
TOTAL : 1 411 200€
TU AS DONNÉ 1,4 MILLION À L'ÉTAT POUR AVOIR LE DROIT DE TOUCHER 2000€ À LA FIN.
Et maintenant cet infâme vient t'expliquer que tu es un privilégié ? Qu'il faut encore te taxer ?
LES RETRAITÉS À 2000€ NE COÛTENT PAS CHER À L'ÉTAT. C'EST L'ÉTAT QUI A COÛTÉ 1,4 MILLION À CHAQUE RETRAITÉ.
Ce ne sont pas des assistés. Ce sont des gens qui ont construit la France.
ON NE TOUCHE PAS À LEURS 2000€. ON VA CHERCHER L'ARGENT AILLEURS.
Parce que pendant qu'on tape sur les bosseurs, on ouvre les vannes ailleurs.
L'immigration nous coûte 45 milliards par an. 45 milliards. Et on vient faire les poches des retraités pour atteindre 5% de déficit ?
Et parlons de l'ASPA. L'Allocation de Solidarité aux Personnes Âgées. 1012€ par mois minimum, sans jamais avoir cotisé un jour en France.
Condition ? Avoir 65 ans et résider en France. Pas besoin d'avoir travaillé 42 ans. Pas 10 ans. Pas 1 an.
Et là, les chiffres font mal : des milliers de ressortissants qui touchent l'ASPA sans jamais avoir cotisé, au titre de la solidarité. Et pire : des dizaines de milliers de dossiers de retraités décédés à l'étranger qui continuent de toucher une pension française versée hors de France. La Cour des comptes l'a dénoncé en 2023 : pas de certificat de vie, pas de contrôle, l'argent continue de tomber des années après le décès.
Tu arrives à 65 ans, tu n'as jamais cotisé, tu touches 1012€ + APL + CMU. Plus qu'un Français qui a cotisé 20 ans au SMIC. Et personne ne te demande de participer à l'effort national.
Mais quand tu meurs, ta veuve française, elle, se bat 6 mois pour toucher la réversion.
MORALITÉ ? Dans la France de Lescure, vaut mieux être un étranger qui n'a jamais cotisé que le bosseur qui a donné 1,4 million.
Lescure ne cherche pas de l'argent. Il cherche des coupables faciles. Et il a choisi les seuls qui ne peuvent plus se défendre : ceux qui ont déjà tout donné.
Gabriel Nerciat
8/9/2026

MATHILDE EST REVENUE (Brel)


La blonde et gracieuse Mathilde Panot serait-elle la Giorgia Meloni de la gauche prétendûment radicale ?
Elle au moins ne dissimule pas son jeu : l'avenir de la créolisation française passe par le soutien financier et militaire maintenu à l'entité ukrainienne.
Donc par la soumission de la France à l'UE. La "sortie des traités" revendiquée par Mélenchon serait à peu près du même ordre que la renégociation du traité d'Amsterdam par Lionel Jospin en 1997 ou celle du TSCG (dit traité Merkozy) par François Hollande en 2012.
Jean Quatremer, Bernard Guetta, Raphaël Enthoven, Caroline Fourest et le Révérend Père Jean-Yves Pranchère devraient arrêter de se faire des frayeurs pour rien. Ils auront l'air fin quand ils devront rendre l'hommage lige à l'ancien lieutenant lambertiste entre les deux tours de la présidentielle.
Gastel Etzwane
8/9/2026

Victoire de l’AfD en Allemagne : le RN pris au piège de sa normalisation


Le bandeau de BFM, ce mardi, résume à lui seul la ligne : « Victoire de l’extrême droite en Allemagne : Jean-Philippe Tanguy se dit “choqué” ». Le député RN raconte même être « sorti terrorisé » d’une rencontre avec des élus de l’AfD au Parlement européen, avant 2019.

Le mot est commode. Il clôt le débat et dispense de lire les programmes. Or, dimanche, en Saxe-Anhalt, l’AfD n’a pas gagné parce qu’un studio parisien lui a collé une étiquette : elle a frôlé la majorité avec près de 44 % des voix, tandis que la CDU de Friedrich Merz s’effondrait à 17 %. Il ne s’agit de « blanchir » personne, mais de regarder ce que les électeurs allemands ont voté et de comprendre pourquoi un parti français qui se dit patriote réagit désormais avec les mots du cordon sanitaire.

Ce que dit vraiment le programme de l’AfD

Le manifeste fédéral et le programme de gouvernement du Land permettent de juger l’AfD sur ce qu’elle propose réellement. Sur l’Union européenne, l’AfD refuse les « États-Unis d’Europe » et un fédéralisme dont il deviendrait impossible de sortir. Elle veut une Allemagne souveraine ; si la réforme de l’UE s’avère impossible, elle prévoit un référendum sur une sortie, le « Dexit », et, dans son texte de 2025, l’abandon de l’euro et le retour au mark.

Sur l’énergie, le texte est d’une clarté devenue rare à Berlin : fin de l’Energiewende, relance du nucléaire, maintien du charbon, sortie de l’accord de Paris, rétablissement de Nord Stream dès que possible et levée des sanctions contre la Russie, au motif qu’elles ont fait exploser le prix de l’énergie. En Saxe-Anhalt, le programme des cent premiers jours va jusqu’à prévoir le blocage des grands parcs solaires sur les terres agricoles et la défense du lignite au-delà de 2038.

Sur l’immigration, le cœur du dispositif porte un nom : la « remigration ». Contrôles aux frontières, centres d’asile hors d’Europe, expulsion des déboutés et des étrangers en situation irrégulière, durcissement des règles de nationalité. C’est ce point, davantage encore que la question européenne, qui a servi de motif à la rupture du RN avec l’AfD au Parlement européen. CNN et le Financial Times le placent au centre du programme de Magdebourg. Le nier serait aussi paresseux que de réduire l’ensemble du programme aux deux mots « extrême droite ».

Sur l’Ukraine et l’OTAN, l’AfD refuse l’entrée de Kiev dans l’Alliance atlantique comme dans l’Union européenne, veut une OTAN recentrée sur la seule défense collective, le retrait des troupes et des armes nucléaires alliées du territoire allemand et la reprise des importations de gaz russe. Ce n’est pas un élément périphérique du programme : il découle directement du diagnostic économique posé par le parti.

Nord Stream, le gaz américain et l’effondrement industriel

Sur Nord Stream, les faits sont désormais suffisamment précis pour être exposés directement. Le 30 juin 2026, le parquet fédéral allemand a renvoyé devant la cour de Hambourg un officier ukrainien, Serhii K., accusé d’avoir coordonné, « sur ordre d’organes étatiques ukrainiens », le sabotage de Nord Stream 1 et 2 en septembre 2022. Ce n’est pas un verdict. Kiev répond que l’implication de l’État ukrainien « n’est pas établie ». L’accusation allemande, en revanche, est publique et précise : l’objectif allégué était de couper durablement l’acheminement du gaz russe vers l’Allemagne. Avant l’attentat, Nord Stream 1 couvrait environ la moitié de la consommation allemande de gaz.

La suite relève de réalités économiques. Privée de ce gaz bon marché, l’industrie allemande a basculé vers le GNL, notamment américain, plus cher, plus volatil et plus carboné en raison de son transport. Volkswagen discute de suppressions pouvant aller jusqu’à 100 000 postes et de fermetures d’usines. Mercedes et BMW restructurent. Bosch taille dans ses effectifs. L’AfD en a fait le cœur de sa campagne : sanctions, Energiewende et perte de Nord Stream auraient organisé le suicide énergétique d’un pays construit autour de son industrie. On peut contester le remède proposé. Il est beaucoup plus difficile de balayer le constat comme un simple caprice identitaire.

Ce que dit le RN et jusqu’où il a reculé

Le Rassemblement national, sur le papier, n’est pas un copié-collé de l’AfD. Il ne milite plus pour un Frexit. Il veut réduire la contribution française à l’Union européenne, « engager le bras de fer », sortir du mécanisme européen de fixation du prix de l’électricité, sanctuariser le nucléaire, ramener la TVA sur l’énergie de 20 % à 5,5 %, durcir l’accès aux prestations sociales et transformer l’AME. Sur l’Ukraine, Bardella et Aliot affirment désormais qu’une France au bord de la dette n’a « plus les moyens » de continuer à tenir le robinet ouvert.

Souveraineté, énergie chère, immigration, rejet d’une Union européenne qui prétend dicter le mix énergétique et contraindre les budgets : le diagnostic du RN chevauche donc largement celui de l’AfD. Depuis la rupture entre les deux partis, la différence tient surtout à la stratégie et à la frontière morale que le RN entend afficher. Il refuse la « remigration » à l’allemande, refuse toute alliance avec l’AfD et envoie Jean-Philippe Tanguy expliquer qu’il est « choqué » lorsque les Allemands de l’Est votent précisément contre Merz, Bruxelles et le prix de l’énergie.

L’étiquette comme substitut à l’analyse

Qualifier l’AfD d’« extrême droite » et s’arrêter là relève de la facilité de plateau. Une partie de son programme, qu’il s’agisse de la conception de la citoyenneté, des classes séparées pour les enfants de réfugiés, de la sortie de l’euro ou du climatoscepticisme revendiqué dans son manifeste, dépasse le simple souverainisme et explique pourquoi d’autres droites européennes ont rompu avec elle. Mais réduire un score de 44 % à une pathologie morale revient à refuser d’entendre ce que dit ce vote : l’Union européenne n’a pas protégé le modèle allemand ; les dirigeants de la CDU et du SPD ne l’ont pas davantage protégé ; les électeurs en ont tiré leurs conclusions sans demander l’autorisation de Paris.

Dès lors, la question posée à Jean-Philippe Tanguy n’est évidemment pas de fusionner avec Höcke. Elle est politique : que reste-t-il de la rupture promise par un parti qui, au lendemain d’une claque électorale infligée à Merz et à la Commission européenne, reprend spontanément le vocabulaire de BFM ?

Si la victoire d’un parti souverainiste allemand, hostile à la même architecture européenne que le RN accusé par ailleurs d’étrangler la France, provoque le « choc » plutôt que l’analyse, le signal devient difficile à ignorer. Le RN paraît chercher avant tout à demeurer dans le périmètre du dogme admissible : l’Union européenne comme horizon indépassable, « l’extrême droite » comme qualification suffisante pour clore la discussion, et le recul dès qu’un voisin pousse la rupture plus loin que lui.

On ne gagne pas ainsi. On change encore moins la situation française. Les électeurs de Saxe-Anhalt n’ont pas voté pour une étiquette. Ils ont voté dans un pays qui ferme des usines, paie son énergie plus cher et dont les gouvernants répondent au mécontentement en disqualifiant ceux qui l’expriment.

Le paradoxe du RN est désormais là : il prétend incarner la rupture en France, mais s’effraie lorsqu’elle devient électoralement majoritaire chez le voisin. À force de vouloir prouver au système qu’il est devenu fréquentable, il risque surtout de convaincre ses propres électeurs qu’il est devenu inoffensif. Et lorsqu’un parti de rupture devient inoffensif, les électeurs finissent toujours par chercher la rupture ailleurs.

7 septembre 2026

Gastel Etzwane
7/9/2026

Le séisme allemand qui pourrait annoncer d’autres secousses en Europe


En Saxe-Anhalt, ce n’est plus une poussée de l’AfD. C’est un basculement.
Avec environ 44 % des suffrages, le parti a plus que doublé son résultat de 2021 et relégué très loin derrière lui la CDU du chancelier Friedrich Merz, tombée autour de 18,5 %. Dans un Land gouverné par les chrétiens-démocrates depuis 2002, l’écart est considérable. Il interdit désormais de réduire le vote AfD à une simple protestation des marges. Une partie importante de l’électorat allemand ne proteste plus : elle choisit une autre politique.
Le phénomène mérite d’autant plus d’attention que l’AfD n’a pas bénéficié d’une quelconque banalisation institutionnelle. C’est même l’inverse. Le parti demeure soumis au cordon sanitaire des autres grandes formations allemandes. Certaines de ses structures ont été classées à l’extrême droite par les services de renseignement intérieur et la question de son interdiction a été publiquement débattue. Le dispositif politique destiné à contenir sa progression n’a donc pas disparu. Il vient simplement de rencontrer sa limite : le suffrage.
C’est peut-être la première leçon de Saxe-Anhalt. Il existe un moment où la disqualification d’un parti cesse d’affaiblir ses propositions et peut, au contraire, convaincre une partie de l’électorat que certaines questions ne trouvent plus d’expression ailleurs.
Car l’AfD n’a pas progressé en atténuant ses positions. Elle défend un durcissement considérable de la politique migratoire, conteste le soutien militaire durable à l’Ukraine, réclame le rétablissement de relations avec Moscou et remet en cause l’orientation européenne suivie par Berlin. Une partie du parti va jusqu’à envisager une rupture beaucoup plus profonde avec l’Union européenne.
À cela s’ajoute un discours économique qui rencontre désormais les inquiétudes d’une Allemagne confrontée à la stagnation, au coût de l’énergie et aux difficultés de son industrie. L’AfD relie ces sujets entre eux : politique énergétique, sanctions contre la Russie, guerre en Ukraine, dépenses publiques, immigration, souveraineté nationale. On peut récuser ses réponses. Il devient beaucoup plus difficile de prétendre que les questions auxquelles elle répond n’existent pas.

L’Ukraine devient une question électorale intérieure

C’est probablement à Kiev que le résultat allemand devrait être observé avec le plus d’attention.
Depuis quatre ans, le soutien à l’Ukraine a souvent été présenté en Europe occidentale comme une politique extérieure bénéficiant d’un consensus suffisamment large pour échapper aux alternances électorales. La Saxe-Anhalt montre les limites de cette hypothèse.
L’aide militaire et financière à Kiev entre désormais directement dans la compétition politique allemande. Chaque nouvelle livraison d’armes, chaque enveloppe budgétaire et chaque engagement de reconstruction peuvent être confrontés aux dépenses intérieures, aux infrastructures, à l’énergie ou à l’industrie. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de temps l’Europe possède les moyens matériels de soutenir l’Ukraine. Elle est de savoir combien de temps ses gouvernements disposent de la majorité politique nécessaire pour le faire.
Cette évolution dépasse largement la Saxe-Anhalt. Si elle se confirme ailleurs, les gouvernements européens devront compter avec un phénomène qu’ils ont longtemps sous-estimé : une politique étrangère peut être cohérente diplomatiquement et devenir progressivement coûteuse électoralement.
La réaction de Donald Tusk est, à cet égard, révélatrice. Le Premier ministre polonais a estimé que, dans son pays, seuls « des idiots ou des traîtres » pouvaient se réjouir du triomphe de l’AfD. La violence même de la formule dit quelque chose de l’inquiétude provoquée par le résultat allemand. Varsovie est l’un des soutiens européens les plus constants de Kiev et considère la Russie comme une menace stratégique majeure. Voir progresser aussi brutalement, dans le premier pays de l’Union par sa puissance économique, une force contestant cette politique ne peut être pour elle un événement régional.

Un laboratoire politique

La victoire de l’AfD possède en outre une dimension institutionnelle. Gouverner un Land ne signifie pas seulement administrer des routes ou des écoles. Les Länder disposent de compétences importantes en matière de police, d’éducation, de culture et d’administration. L’arrivée éventuelle de l’AfD aux responsabilités ferait ainsi passer le parti du statut de force protestataire à celui de parti de gouvernement.
C’est précisément ce passage qui pourrait modifier la politique allemande. Un parti maintenu pendant des années à l’extérieur du système peut être contenu tant qu’il demeure minoritaire. La mécanique devient beaucoup plus difficile lorsque quatre électeurs sur dix votent pour lui.
Reste alors une question qui ne concerne plus seulement l’Allemagne.
Dans plusieurs démocraties européennes, certaines positions sur l’immigration, l’Union européenne, la Russie, l’Ukraine ou les rapports avec les États-Unis demeurent extrêmement coûteuses à défendre. Celui qui s’écarte suffisamment du consensus s’expose immédiatement à la disqualification, aux procès en irresponsabilité et parfois à l’isolement politique. La France connaît elle aussi ce mécanisme, même si son histoire, ses institutions et son paysage partisan interdisent de transposer mécaniquement le cas allemand.
Mais la Saxe-Anhalt suggère une hypothèse plus dérangeante : et si la violence de la réaction provoquée par certaines positions ne signifiait pas nécessairement qu’elles sont électoralement impossibles ?
Un parti peut perdre en cherchant constamment à devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne voteront jamais pour lui. Il peut aussi choisir de maintenir une ligne impopulaire dans les institutions, les médias ou les milieux dirigeants, mais dont il estime qu’elle rencontre une demande dans le pays. L’AfD vient d’expérimenter cette seconde stratégie avec une ampleur que peu imaginaient encore possible il y a quelques années.
Il serait hasardeux d’en déduire que la même recette produirait le même résultat en France. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer ce qui vient de se passer en Allemagne comme une singularité de l’Est allemand.
La véritable leçon de Saxe-Anhalt est peut-être là. Pendant longtemps, le cordon sanitaire a posé une frontière autour de l’AfD. Dimanche, les électeurs ne l’ont pas abolie. Ils sont passés par-dessus.

5 septembre 2026

Marc Amblard
5/9/2026

C'EST QUAND MÊME TRÈS GÊNANT...

Rachida Dati nommée “premier substitut” au ministère de la Justice, à dix jours de son procès en correctionnelle pour corruption et trafic d’influence.
Après, on s'étonne que la justice française ait perdu toute crédibilité...
N.B. Le Conseil supérieur de la magistrature doit encore donner son accord.

Denis Albisser
5/9/2026

Regardez dans quel état se trouve la Russie : 3500 milliards de dettes, l'hôpital, l'école, tous les services publics à l'os, le gaz et l'énergie à des prix fous, le chômage à 9 %, croissance à zéro, une immigration incontrôlée, plus de 100 zones de non-droit, des impôts et taxes records, une classe politique incompétente et irresponsable... avec un guide suprême qui veut absolument sa guerre mondiale.
On me souffle dans l'oreillette... que c'est la France...

Christian Potier
5/9/2026

Lettre ouverte à Monsieur Édouard Philippe

Monsieur Philippe,
Vous venez de vous tirer une balle dans chaque pied. Et pour notre plus grand bonheur, en direct sur X.
Après la promesse de Louis Aliot de couper le robinet à Kiev, vous chargez le RN. La droite nationale menacerait la sécurité européenne au profit de Vladimir Poutine. Couper le robinet à l'Ukraine ce serait servir la Russie. Affaiblir l'Ukraine comme le désire Marine Le Pen ce serait menacer la sécurité de l'Europe. Vous ferez tout pour l'en empêcher.
On a bien lu, Monsieur le patron d'Horizons. On a bien compris.
Vous, l'ancien Premier ministre qui a mis la France à genoux sous Macron, vous venez nous donner des leçons de sécurité européenne ?
Votre sécurité européenne, c'est la nôtre qui s'effondre. Votre générosité pour Kiev, c'est la misère pour Roubaix.
Depuis 3 ans, vous avez ouvert les vannes : 3,8 milliards, 6 milliards, des canons Caesar, des missiles, des formations, des chèques. L'argent magique, il existe, mais seulement pour Zelensky. Pour les Français ? 49.3, taxes, dettes, et fermez vos gueules.
Et vous osez dire que couper le robinet, c'est servir la Russie ?
Non Monsieur Philippe. Couper le robinet, c'est servir la FRANCE.
Servir la France, c'est dire stop à une guerre qui n'est pas la nôtre. Servir la France, c'est refuser que le peuple français paie l'addition d'un conflit voulu par l'OTAN et entretenu par Bruxelles. Servir la France, c'est comprendre que la sécurité de l'Europe ne se joue pas à Donetsk, mais à Marseille, à Paris, à Lille où vos politiques ont laissé entrer le chaos.
Vous parlez de menacer la sécurité de l'Europe ? Mais vous l'avez déjà menacée, Monsieur Philippe. Avec Macron, vous avez désarmé la France, bradé Alstom, vendu nos fleurons, ouvert nos frontières, et ruiné notre armée à force de la saigner pour l'Ukraine.
Le vrai patriotisme, ce n'est pas d'envoyer nos canons à Kiev pendant que nos gendarmes n'ont plus d'essence pour patrouiller à Souzy-la-Briche. Le vrai patriotisme, c'est Louis Aliot qui a raison : on aide son peuple d'abord.
Les Français n'en peuvent plus de vos grands discours atlantistes. Ils veulent du pouvoir d'achat, pas des discours sur Poutine matin, midi et soir.
Vous ferez tout pour l'en empêcher ? Mais qui êtes-vous pour empêcher la volonté du peuple ? Vous avez déjà été balayé une fois. Le peuple vous re-balayera.
La France d'abord, Monsieur Philippe. Pas l'Ukraine d'abord. Pas Bruxelles d'abord. Pas Washington d'abord.
Et ça, ni vous, ni vos amis macronistes ne pourrez l'empêcher.
Un Français qui a coupé le robinet de vos leçons.

Alain Callede
5/9/2026

RN : LE GRAND DÉCHIREMENT

Ça y est.
Je l’annonçais depuis quelque temps : on le voyait venir.
Les ambitions, les ego, les rivalités…
À force de tirer chacun de son côté, ils allaient finir par se bouffer le nez.
Eh bien voilà.
Bardella fait son caca nerveux.
Marine Le Pen reprend la main.
Marion Maréchal revient dans le jeu.
Et Bardella, présenté il y a encore quelques mois comme le grand favori, se retrouve aujourd’hui sérieusement marginalisé dans la stratégie présidentielle de Marine Le Pen.
Et ce n’est pas seulement Bardella.
C’est toute son équipe qui semble passer à la trappe.
Le petit prince de la droite nationale découvre donc une vieille règle de la politique : tant que vous êtes utile, vous êtes magnifique. Dès que vous gênez, on vous range.
Et maintenant, une question :
Bardella va-t-il changer de cheval ?
Pourquoi pas rejoindre Zemmour ?
Après tout, ce serait assez logique.
Le grand rassemblement des ambitieux déçus.
Mais le plus important est ailleurs.
Ces gens nous expliquent qu’ils veulent diriger la France.
Très bien.
Mais avant de diriger 68 millions de Français, ils pourraient peut-être commencer par réussir à diriger leur propre boutique.
Ils nous promettent l’ordre.
Ils mettent déjà le bordel chez eux.
Ils nous promettent la stabilité.
Ils se déchirent avant même d’être au pouvoir.
Ils nous promettent de gouverner la France.
Qu’ils commencent donc par gouverner le RN.
Parce que franchement…
Faire confiance à cette équipe pour diriger la France ?
Décidément, NON.
Et le meilleur reste peut-être à venir.

4 septembre 2026

Christian Potier
4/9/2026

LETTRE DE SOUTIEN À XENIA FEDOROVA


Madame Fedorova,
Je tenais à vous apporter mon soutien total après l'annonce de votre retour sur CNews, Europe 1 et le JDNews.
Ce qui vient de se passer est un véritable bras d'honneur que vous avez infligé, avec l'aide de Vincent Bolloré, à Jean-Noël Barrot, à Laurent Nuñez et à Emmanuel Macron.
Et le symbole est énorme.
Ce gouvernement n'est pas capable d'expulser 300.000 OQTF qui n'ont rien à faire sur notre territoire. 300.000 personnes sous le coup d'une Obligation de Quitter le Territoire Français qui, malgré tout, conservent leurs droits, leur RSA, leur APL, et tout le buffet des avantages sociaux.
Mais quand il s'agit de vous, une journaliste, une chroniqueuse, une femme seule, là, l'État est d'une efficacité redoutable. Arrêté d'expulsion, gel de vos comptes bancaires, chasse à l'homme médiatique, qualification de "propagandiste patentée". On vous a traitée comme une criminelle.
Deux poids, deux mesures. C'est toute l'hypocrisie de ce pouvoir.
Ils laissent l'insécurité exploser, ils laissent l'identité de la France se diluer, mais ils ont du temps et de l'argent à perdre contre une journaliste qui ne fait que son travail : informer autrement.
Alors merci à vous d'avoir tenu bon. Et merci à Vincent Bolloré de ne pas avoir capitulé face à la pression du Quai d'Orsay et de l'Élysée. Dans une France où tout le monde se couche, il en faut qui restent debout.
Vous avez tout mon soutien et celui de milliers de Français qui ne se reconnaissent plus dans ce que ce pays est en train de devenir.
Avec tout mon respect,
Christian Potier
Georges Kuzmanovic
2/9/2026

Ukraine, une guerre annoncée, évitable et qui finira en tragédie

L’Ukraine est ravagée, mais cette guerre était prévisible. Depuis trente ans, diplomates, stratèges et responsables américains alertaient : l’extension de l’OTAN vers l’Est finirait par provoquer une confrontation majeure avec la Russie.


« La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens. »
Carl von Clausewitz, De la guerre

L'Ukraine est aujourd'hui un pays ravagé. Des villes entières du Donbass sont en ruines, ses infrastructures énergétiques et industrielles ont subi quatre années et demie de frappes, et la Russie vient encore d'intensifier considérablement sa campagne de drones et de missiles. Ses grands ports de la mer Noire, qui assuraient autrefois l'essentiel de ses exportations, sont désormais paralysés ou soumis à une pression militaire telle que les flux ont dû être massivement reportés vers les ports beaucoup moins capacitaires du Danube et les voies terrestres. Fin août 2026, jusqu'à 80 navires attendaient ainsi pour accéder aux ports ukrainiens du Danube. Les exportations de céréales d'août étaient très inférieures à celles de l'année précédente.

La catastrophe est aussi démographique. L'Ukraine comptait environ 52 millions d'habitants au début de son indépendance. Il est aujourd'hui impossible d'établir un chiffre incontestable : guerre, réfugiés, émigration, territoires passés sous contrôle russe et absence de recensement rendent l'exercice extrêmement difficile. Oleksandr Hladun, de l'Institut ukrainien de démographie, évaluait en juillet 2026 à 27-28 millions la population vivant effectivement sur le territoire contrôlé par Kiev. L'ancienne porte-parole de Volodymyr Zelensky, Ioulia Mendel, évoque pour sa part « à peine 25 millions ».

Militairement, la situation est également mauvaise pour Kiev, contrairement au narratif orwellien entendu dans les médias de masse en Occident. La Russie continue de progresser dans plusieurs secteurs, notamment dans le Donbass, mais aussi du côté de Soumy ou encore vers la ville de Zaporijia. Pire... contrairement aux pronostics occidentaux depuis plus de quatre ans, l'industrie militaire russe n'est pas épuisée. Le commandant en chef ukrainien Oleksandr Syrsky, récemment limogé, estimait en janvier que la Russie produisait déjà environ 404 drones de type Shahed par jour et visait 1 000 unités quotidiennes ; les services ukrainiens constatent également une augmentation importante de la production de missiles, lesquelles pleuvent littéralement sur l'Ukraine depuis deux mois.

Au moment où l'Ukraine entre dans une phase peut-être décisive de son histoire, il devient donc nécessaire de revenir à une question essentielle, comment et pourquoi en est-on arrivé là ?

Le plus tragique est que cette guerre avait été annoncée. Non pas principalement par des propagandistes russes, mais par quelques-uns des diplomates, stratèges, responsables du renseignement et universitaires américains les plus expérimentés de leur génération : Jack Matlock, George Kennan, William Burns, John Mearsheimer, Douglas Macgregor, George Beebe, ou encore Jeffrey Sachs, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus renommés. Des hommes aux parcours et aux sensibilités différents, patriotes américains, mais qui ont en commun une lecture réaliste des relations internationales, à savoir qu'une grande puissance réagit d'abord à ce qu'elle considère comme des menaces pesant sur son environnement stratégique, surtout si elle ressent une menace existentielle, indépendamment des intentions que ses adversaires prétendent avoir.

1990 : ce que Mikhaïl Gorbatchev avait entendu et compris

Tout commence en février 1990. Le mur de Berlin vient de tomber. L'Union soviétique existe toujours et dispose de centaines de milliers de soldats en Allemagne de l'Est. Pour obtenir l'accord soviétique à la réunification allemande au sein de l'OTAN, les dirigeants occidentaux multiplient assurances et réassurances.

Le 9 février, à Moscou, le secrétaire d'État américain James Baker explique au ministre soviétique des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze qu'une Allemagne réunifiée ancrée dans une OTAN transformée devrait s'accompagner de « garanties de fer » : « NATO's jurisdiction or forces would not move eastward ». Devant Gorbatchev, Baker emploie la formule devenue célèbre : « not one inch eastward » (pas un pouce vers l'Est).

Les archives déclassifiées et publiées par le National Security Archive de la George Washington University montrent surtout que Baker n'est pas un cas isolé. Le chancelier Helmut Kohl dit à Mikhaïl Gorbatchev le 10 février : « We believe that NATO should not expand its scope. » Et, quatre jours auparavant, Hans-Dietrich Genscher avait précisé au Britannique Douglas Hurd que son raisonnement ne concernait pas seulement la RDA : les Soviétiques devaient avoir l'assurance que si, par exemple, la Pologne quittait un jour le pacte de Varsovie, elle « ne rejoindrait pas l'OTAN le lendemain » (terminologie qui laissait déjà une marge de manœuvre future).

Certes, aucun traité ne fut signé interdisant pour toujours tout élargissement de l'OTAN à l'Europe orientale. Le traité « 2+4 » régla juridiquement la question allemande, notamment le statut militaire particulier de l'ancienne RDA. Mais il est tout aussi faux d'affirmer qu'aucune assurance politique concernant une expansion vers l'Est n'avait été donnée. Les archives montrent qu'elles furent nombreuses et que certaines dépassaient explicitement le seul territoire est-allemand. Gorbatchev dira lui-même plus tard que l'élargissement violait « l'esprit » des assurances reçues en 1990.

Il est important de comprendre cette étape de l'histoire des relations entre l'Occident et la Russie : ce passif est la raison pour laquelle la Russie contemporaine, et spécifiquement Vladimir Poutine ou Sergueï Lavrov, ne font aucune confiance en la parole de l'Occident et refuse tout « cessez-le-feu » et autres promesses vagues et ne cesseront les hostilités que lorsque les pays Occidentaux seront prêts à signer un traité officiel international contraignant, dûment documenté, lequel devra statuer sur une nouvelle architecture de sécurité en Europe. En dehors de telles négociations structurantes et structurelles, il n'y aura pas de paix en Ukraine. Plus gave, la Russie s'assurera des conquêtes territoriales et destruction de ce qui reste de l'Ukraine si de tels accords cadres ne sont pas signés. Et encore... la signature même occidentale est largement discréditée dans les pays BRICS car considérée comme peu fiable

Matlock et Kennan : les avertissements initiaux américains

Jack F. Matlock Jr. n'est pas un intellectuel marginal. Diplomate de carrière, spécialiste de l'URSS, il fut ambassadeur des États-Unis à Moscou de 1987 à 1991 sous Ronald Reagan puis George H. W. Bush et fut un des acteurs principaux coté américain de l'organisation diplomatique de la fin de la guerre froide.

Lorsque l'administration Bill Clinton décide d'élargir l'OTAN, Matlock s'y opposa. Il témoignera devant le Congrès contre cette politique et expliquera plus tard avoir averti qu'elle devait, au minimum, « s'arrêter avant d'atteindre des pays comme l'Ukraine et la Géorgie », car cela serait « inacceptable pour n'importe quel gouvernement russe » – soit très exactement les deux pays où G.W Bush Jr. voulu étendre l'OTAN lors du sommet de Bucarest de 2008 et où se déroulèrent les deux affrontement armés. En décembre 1994, il débat publiquement de cette question avec Henry Kissinger sur la chaîne PBS. Les deux hommes divergent, mais le fait même que le débat ait lieu montre que la politique d'élargissement était alors un choix stratégique discuté, non une nécessité évidente – on connaît l'histoire, les néocons triomphèrent, au même moment où économiquement s'installait en occident le néolibéralisme et le dogme du libre-échange... soit les poisons qui allaient, à terme, tuer l'Occident, qui pourtant dominait le monde. Funestes choix ; les historiens auront de quoi s'étonner.

Puis vient George F. Kennan. Difficile de trouver figure plus emblématique de la stratégie américaine. Diplomate, historien et soviétologue, Kennan avait formulé dès 1946-1947 la doctrine du containment du communisme et participera à sa mise en œuvre, soit l'endiguement de l'URSS qui allait structurer la politique américaine pendant la guerre froide.

Or, en février 1997, alors que la Russie d'Eltsine est économiquement effondrée, militairement affaiblie et ne constitue aucune menace conventionnelle crédible contre l'Europe occidentale, Kennan publie dans le New York Times « A Fateful Error ».

Son avertissement est saisissant : il déclare explicitement que l'élargissement de l'OTAN serait « the most fateful error of American policy in the entire post-Cold War era ». Il prédit qu'il alimentera en Russie les tendances « nationalistes, anti-occidentales et militaristes », nuira à la démocratie russe, restaurera « l'atmosphère de la guerre froide » et poussera la politique étrangère russe dans des directions contraires aux intérêts américains.

Un an plus tard, après le vote du Sénat américain autorisant l'entrée de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque, Thomas Friedman, journaliste au New York Times, téléphone le 2 mai 1998 au vieux stratège, âgé de 94 ans. Kennan répond : « I think it is the beginning of a new Cold War. » Puis : « I think it is a tragic mistake. There was no reason for this whatsoever. No one was threatening anybody
 else. ».


La Russie, prévient-il, prophétique, finira naturellement par mal réagir ; les partisans de l'élargissement diront alors : « Nous vous avions bien dit que les Russes étaient comme cela. » Kennan renverse donc par avance le raisonnement, à savoir que la réaction russe pourrait être en partie le produit de la politique censée la prévenir. Or, c'est l'argument aujourd'hui des bellicistes otaniens. George Kennan aura été une Cassandre des temps modernes... à notre grand malheur collectif.

Munich 2007 : Poutine annonce les lignes rouges de la Russie

Pendant une décennie, l'OTAN avance. Pologne, Hongrie et République tchèque en 1999 ; Guerre du Kosovo ; Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie et trois anciennes républiques soviétiques, Estonie, Lettonie, en 2004. La Russie regardait impuissante cette avancée de l'OTAN.

Mais le vent (mauvais) finit par tourner : le 10 février 2007, Vladimir Poutine prend la parole devant la Conférence de Munich sur la sécurité. Son discours est souvent présenté comme le moment où la Russie « redevient agressive ». Il peut aussi être lu, dans une grille réaliste, comme l'annonce publique d'une ligne rouge que la Russie n'accepte pas de voir franchie et le retour de la Russie dans le concert des grandes puissances que fort peu furent capables de percevoir alors, et dont on trouvera ici la retranscription complète.

Poutine y attaqua l'ordre unipolaire, les interventions occidentales, les logiques des sanctions économiques et surtout l'expansion de l'Alliance sous le regard médusé des dirigeants occidentaux d'alors, et en premier lieu celui de la chancelière allemande, Angela Merkel, pétrifiée sur sa chaise . « NATO expansion », déclare-t-il, « represents a serious provocation that reduces the level of mutual trust ». Et il pose directement la question, « What happened to the assurances our Western partners made after the dissolution of the Warsaw Pact ? »

Que l'on partage ou non son interprétation de 1990 importe ici moins que le fait stratégique. En février 2007, devant les dirigeants occidentaux, le président russe annonce publiquement que Moscou considère désormais l'expansion de l'OTAN comme un problème de sécurité majeur et il fut peu judicieux de déconsidérer la deuxième puissance nucléaire mondiale.

Burns 2008 : Washington savait

Un an plus tard fut produit un document proprement extraordinaire confirmant les propos de Poutine à la conférence de Munich de 2007.
William J. Burns est alors ambassadeur des États-Unis à Moscou. Ce n'est pas un idéologue prorusse, mais l'un des diplomates américains les plus accomplis de sa génération. Il deviendra secrétaire d'État adjoint puis, sous Joe Biden, directeur de la CIA.

Le 1er février 2008, Burns envoie à Washington un câble confidentiel à sa cheffe, la Secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, intitulé : « NYET MEANS NYET: RUSSIA'S NATO ENLARGEMENT REDLINES ».

Le câble, ultérieurement rendu public par WikiLeaks, est explicite. L'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN demeure pour la Russie « an emotional and neuralgic issue », mais Burns précise immédiatement que de véritables considérations stratégiques expliquent cette opposition. Plus étonnant encore, il avertit que la question de l'extension de l'OTAN pourrait « split the country in two » (l'Ukraine), conduire à des violences, « or even, some claim, civil war », obligeant alors la Russie à décider si elle doit intervenir... soit très exactement ce qui adviendra à partir du coup d'Etat de 2014 contre le Président ukrainien Viktor Ianoukovitch.

Pourtant, deux mois plus tard, au sommet de Bucarest d'avril 2008, l'OTAN adopte cette phrase sous la pression de G.W. Bush Jr ; (et surtout sous la pression de l'État profond néocons à Washington) : « We agreed today that these countries will become members of NATO », à propos de l'Ukraine et de la Géorgie.
Angela Merkel, toujours chancelière et représentante de l'Allemagne lors de ce sommet, écrira dans ses mémoires, « Le fait que l'OTAN leur ait simultanément ouvert la perspective générale d'une adhésion constituait, pour Poutine, un oui à l'adhésion des deux pays à l'OTAN, une déclaration de guerre (Kampfansage). » Elle rapporte cette phrase que Poutine lui aurait ensuite adressée :

« Tu ne seras pas chancelière éternellement. Et alors ils deviendront membres de l'OTAN. Et cela, je veux l'empêcher. »
Vladimir Poutine cité par Angela Merkel

Washington ne pouvait pas ignorer la ligne rouge russe ; son propre ambassadeur l'avait décrite, ainsi que certains des mécanismes susceptibles de conduire à la guerre, tout comme nombre de ses prééminents géopoliticiens et stratèges.

2014 : John Mearsheimer annonce la catastrophe

Après Maïdan, l'annexion russe de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, John J. Mearsheimer, professeur à l'université de Chicago et l'un des principaux théoriciens mondiaux du réalisme en géopolitique, publie en septembre 2014 dans Foreign Affairs un texte devenu célèbre : « Why the Ukraine Crisis Is the West's Fault ».

Sa thèse tient en une phrase : « The taproot of the trouble is NATO enlargement » (« La racine profonde du problème est l’élargissement de l’OTAN. »).

Pour John Mearsheimer, les États-Unis poursuivent trois politiques convergentes : élargissement de l'OTAN, extension de l'Union européenne et soutien à l'occidentalisation politique de l'Ukraine. Or, une grande puissance ne tolère pas facilement qu'un rival militaire absorbe un État stratégique situé directement sur sa frontière. Les États-Unis eux-mêmes, rappelle-t-il, ne toléreraient pas une alliance militaire chinoise avec le Mexique ou le Canada. C'est par ailleurs complètement opposé à toutes les doctrines de dissuasion nucléaire qui spécifient qu'un espace tampon doit exister entre puissances nucléaires pour éviter les risques de déclanchement d'une guerre nucléaire suite à une erreut humaine.

Sa conclusion n'est pas de livrer l'Ukraine à Moscou mais d'en faire un État souverain, économiquement viable et militairement neutre, un « bridge between Russia and NATO » plutôt qu'un avant-poste de l'un contre l'autre, soit très exactement la demande et la position du Krémlin avant 2014... et qui aurait assuré à l'Ukraine un développement et un enrichissement sans précédent. Persister dans la stratégie inverse, avertit-il, risque de conduire l'Ukraine à la ruine. Et c'est ce que l'on peut observer tragiquement aujourd'hui. Une autre Cassandre américaine.

2019 : la RAND et la stratégie de « sur-extension »

En 2019, la RAND Corporation publie Extending Russia: Competing from Advantageous Ground, un document qui mérite d'être lu. L'objectif de l'étude est explicite : identifier des moyens de pousser la Russie à consacrer davantage de ressources à une cause qui n'assurera pas son développement.

Parmi les six options géopolitiques étudiées figure : « Providing Lethal Aid to Ukraine » (« Fournir une aide militaire létale à l’Ukraine »).

La RAND analyse donc l'augmentation de l'aide militaire à Kiev comme un moyen potentiel d'accroître les coûts imposés à Moscou. Mais ses auteurs voient également le piège, à savoir que davantage d'armes américaines pourraient provoquer une réponse russe, accroître l'intensité de la guerre et conduire Moscou à engager davantage de forces. Le rapport ne « recommande » donc pas une guerre russo-ukrainienne ; il étudie froidement une stratégie de compétition dont l'Ukraine constitue l'un des théâtres possibles et reconnaît qu'une escalade destinée à augmenter le coût pour la Russie augmenterait simultanément le danger pour l'Ukraine et... conduirait assurément à sa destruction.

Lu rétrospectivement, le document est glaçant. Ce qui pouvait constituer un coût géopolitique imposé à la Russie représentait nécessairement, pour l'Ukraine, une guerre menée sur son propre territoire et éventuellement sa destruction, pur servir les intérêts géopolitiques des Etats-Unis.

2021-2022 : la dernière ligne rouge avant la guerre

Jeffrey Sachs appartient , lui, à une autre tradition. Économiste mondialement reconnu, professeur à Columbia University, conseiller de nombreux gouvernements ou du Secrétaire général de l'ONU où il supervise le combat pour la réduction de la pauvreté dans le monde, il fut directement impliqué dans les transformations économiques postsoviétiques. Il soutient que la guerre est l'aboutissement de « decades in the making » (« qui se préparait depuis des décennies »).

Il insiste particulièrement sur décembre 2021. Le 17 décembre, Moscou présente deux projets de traité aux États-Unis et à l'OTAN. Parmi les exigences figure l'arrêt de l'élargissement de l'Alliance. Washington refuse de fermer la « porte ouverte » de l'OTAN et déclare que l'élargissement de l'OTAN n'est pas du ressort de la Russie, mais exclusivement de l'OTAN et des Etats voulant y adhérer. Evidemment, les têtes pensantes à Washington et à l'OTAN sont convaincues alors que, soit la Russie n'osera pas franchir le Rubicon, soit en le faisant, elle sera détruite pas la riposte des sanctions économiques de l'Occident. Ce fut, en France, la fameuse « mise à genoux de la Russie » de l'inénarrable Bruno Le Maire, alors ministre de l'économie d'Emmanuel Macron.

Pour Sachs, ce refus constitue l'une des dernières occasions manquées avant l'invasion du 24 février. Il insiste ensuite sur les négociations russo-ukrainiennes du printemps 2022 et considère qu'une neutralité ukrainienne accompagnée de garanties internationales aurait pu constituer une sortie de guerre... lesquelles ont échoué en raison de l'intervention des dirigeants américains et britanniques, et tout particulièrement Boris Johnson qui fera alors le voyage à Kiev pour convaincre Volodymyr Zelensky, alors enclin à signer, de ne pas le faire, comme en témoigna le Premier ministre israélien d'alors, Naftali Bennett, participant aux négociations du memorendum d'Istanbul. Une forme de pacte fut alors passée, l'Occident demandant à l'Ukraine de tenir six mois, temps nécessaire pour mettre économiquement la Russie à genoux. On connait la suite... Pour Jeffrey Sachs la guerre d'Ukraine fut sciemment provoquée.

George Beebe apporte enfin une perspective particulièrement intéressante. Ancien directeur de l'analyse Russie à la CIA, aujourd'hui au directeur de la grande stratégie au Quincy Institute for Responsible Statecraft, il analyse le conflit à travers le concept géopolitique classique du dilemme de sécurité. Une puissance prend une mesure qu'elle juge défensive ; son adversaire la perçoit comme offensive et répond ; cette réponse confirme rétrospectivement les craintes initiales du premier camp. La spirale devient auto-entretenue.

Sa conclusion rejoint largement celle de Mearsheimer : la sortie durable du conflit passe par une Ukraine indépendante mais neutre, extérieure à l'OTAN, et par une architecture européenne de sécurité qui ne repose pas exclusivement sur l'expansion indéfinie de l'Alliance atlantique.

Une tragédie qui n'aurait pas dû être

Trente ans de documents et de témoignage dessinent ainsi une continuité difficile à balayer : les assurances de 1990 ; Matlock contre l'élargissement ; Kennan annonçant une nouvelle guerre froide ; Poutine formulant publiquement la ligne rouge russe en 2007 ; Burns avertissant Washington en 2008 des conséquences potentielles d'une entrée de l'Ukraine dans l'OTAN ; Mearsheimer annonçant en 2014 que l'Ukraine risquait d'être détruite par cette confrontation ; RAND étudiant en 2019 comment accroître les coûts supportés par la Russie en Ukraine ; Sachs et Beebe décrivant finalement l'engrenage qui conduit à 2022

Et c'est peut-être la leçon essentielle du réalisme en géopolitique. La sécurité d'un État ne peut durablement être construite en ignorant la perception de sécurité de la puissance située de l'autre côté de sa frontière. Les intentions changent, les gouvernements passent, mais les capacités militaires et la géographie demeurent.

Aujourd'hui, le danger est d'aller au bout de l'engrenage. Une poursuite de la dynamique actuelle peut conduire à une Ukraine encore amputée, démographiquement exsangue et économiquement ruinée, voire, dans le scénario le plus sombre, à sa désintégration comme État viable. Elle peut aussi consacrer un échec stratégique majeur de l'OTAN si l'objectif d'intégrer durablement l'Ukraine à l'espace occidental aboutit au résultat inverse : perte de territoires, destruction du pays et neutralisation imposée.

Cela démontre que la guerre d'Ukraine était prévisible en poursuivant la politique d'extension de l'OTAN. L'Ukraine en paye et en payera le prix fort ; son existence même à terme est, à nouveau, peut-être en jeu.
Certains, comme l'auteur de cet article, avaient vu juste avant même le déclanchement du conflit... rejoignant la longue liste des Cassandres dont les analyses parfaitement fondées et rationnelles n'ont finalement suscité que des attaques idiotes en « pro-Russie ». Sic transit gloria mundi.

Mais il existe un risque plus grave encore. Une dégradation militaire rapide de l'Ukraine pourrait provoquer à Washington ou dans certaines capitales européennes une réaction de panique stratégique : l'engagement supplémentaire, l'arme ou le déploiement de trop, faisant basculer une guerre par procuration en confrontation directe entre l'OTAN et la Russie. Entre puissances nucléaires, il n'existe alors aucune garantie que l'escalade puisse être maîtrisée.

Kennan l'avait compris alors que la Russie était à genoux. Matlock l'avait compris avant même le premier élargissement. Burns l'avait écrit noir sur blanc avant le sommet de Bucarest.

Plus de trente ans après les premiers avertissements, la question n'est donc peut-être plus seulement de savoir qui avait raison sur les origines de la guerre. Elle est de savoir combien de fois une catastrophe doit être annoncée avant qu'on ne recommence à écouter ceux qui tentent de la prévenir et ainsi de donner une chance à la diplomatie. Et aujourd'hui, les menaces avec ce conflit en Ukraine ne font que s'accroître pour l'ensemble de l'humanité.

« Ce sont les hommes qui écrivent l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils écrivent. »
Raymond Aron