Natalia Routkevitch
Du désenchantement au désenfantement
« Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'en demandant pour ses citoyens l'accès à l'euthanasie, c'est sa propre euthanasie que la France demande. »
M. Houellebecq
Les alertes sur la chute de la fécondité et le déclin démographique se suivent et se ressemblent. On les entend, on s'en émeut quelques instants, puis on passe à autre chose.
Le drame majeur des sociétés occidentalisées résiderait aujourd'hui dans leur disparition démographique programmée.
Ainsi, selon une projection d'Eurostat réalisée en 2015, sans immigration, la population de l'Union européenne passerait de 507 millions d'habitants en 2014 à 399 millions en 2080, soit une perte de 108 millions de personnes.
En France, le taux de fécondité est tombé à 1,62 enfant par femme en 2024. Il baisse presque continuellement depuis quinze ans. Hors périodes de guerre, le pays n'avait plus connu aussi peu de naissances depuis un siècle. Il y a désormais davantage de personnes âgées de 78 ans que de nouveau-nés. Selon l’Insee, la diminution de la population française commencerait dès 2037.
Dans un certain nombre d’États, sur la base des statistiques disponibles et des tendances observées, on pourrait bientôt atteindre un taux de 50 % de femmes sans enfants. La disparition de certains pays, ou du moins de leur noyau historique, est devenue une question de quelques dizaines d’années.
Il est curieux que toutes ces alertes ne pointent jamais les causes originelles du désenfantement.
On adore, en revanche, s’étendre sur des causes secondaires : crise du logement, études très longues, manque de socialisation des jeunes et virtualisation des rencontres, raréfaction des CDI, « mal-être » des jeunes adultes, recul du mariage, hausse des séparations, angoisses environnementales, etcetera, etcetera...
Or, tout cela n'est que la conséquence des choix éthiques de nos sociétés, choix qui sont toujours encensés, défendus et présentés comme les meilleurs et les plus universels. Le désenfantement est inscrit dans la hiérarchie même de nos valeurs.
Voit-on aujourd’hui beaucoup de jeunes filles dont le rêve ultime est d’être mère, et plus encore d’être mère tôt, et d’avoir une famille nombreuse ? Ou voit-on surtout des demoiselles vous expliquer qu’elles veulent être les égales des hommes et ne se laisseront pas faire. Du conformisme, mais affiché avec un air si rebelle…
Connaît-on beaucoup de parents qui souhaitent à leurs filles de fonder une famille rapidement et de chercher l’épanouissement, avant tout, dans leur rôle de mère ? Ou les encourage-t-on plutôt à poursuivre de longues études et à construire des carrières toujours plus ambitieuses ?
Cela fait penser à la petite phrase moqueuse de Chesterton : « Dix mille femmes ont défilé dans les rues en criant : "Nous ne nous laisserons pas dicter notre conduite !" Puis elles sont allées devenir sténographes. »
Le discours sur l’émancipation réduit l’accomplissement féminin à une carrière de bureau, méprise la maternité et rejette toute autre forme d’épanouissement que la réussite professionnelle ou la consommation. Quel autre travail est aujourd’hui plus méprisé, plus dévalorisé et plus indésirable que celui d’une mère au foyer ?
D’ailleurs, comment reprocher à ces jeunes femmes de vouloir gagner leur vie quand on voit ce qu’est devenu le couple ? Qui croit encore réellement à la promesse qui en constituait jadis le cadre : « Pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse et dans la pauvreté, dans la maladie et dans la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare » ?
Le sens sacré de la famille – d’une communauté fondatrice érigée sur l’amour et le don de soi, d’un lieu de l’indispensable transmission, d’une « Église domestique » – a été perdu avec le « désenchantement », il n’en restait que la façade qui, elle-même, s’écroule aujourd’hui car l’État thérapeutique a enlevé la nécessité de rester en couple, en famille. Il a même plutôt provoqué, poussé cette dissolution des liens de solidarité. Jamais l’humanité n’avait été aussi interconnectée mais jamais l’individu ne s’est senti aussi isolé, seul, coupé de ses semblables.
Englués dans les discours sur le patriarcat et "l’oppression des femmes", qui imposent un paradigme conflictuel où les relations entre hommes et femmes sont perçues comme un champ de bataille, nous avons perdu de vue aussi bien le sens sacré que même le fondement naturel du couple : assurer la survie et la continuité de l’espèce par la solidarité entre l’homme et la femme.
L’enfant – lorsque l’on décide de l’avoir après avoir fait des études, voyagé, papillonné et expérimenté – devient à son tour un terrain d’expérimentation et un instrument d’auto-épanouissement. On le considère alors non pas comme un don, mais comme un dû, exigeant que l’État facilite sa conception médicalisée – il est vrai qu’à 40 ans, concevoir un enfant n’a rien d’évident – ou l’accès aux mères porteuses et aux banques de sperme puisque, après tout, si l’on souhaite le concevoir seule, « on en a le droit ». Un enfant quand je veux, si je veux, avec qui je veux, et bientôt, tel que je le veux. Quid du droit de l’enfant de « connaître, dans la mesure du possible, ses parents et d’être élevé par eux » (stipulé par la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989) ?
L’idéal moderne de l’épanouissement personnel, où l’individu devient le fondement et le but ultime de toute chose, est à l’opposé de l’idéal d’abnégation, c’est-à-dire la capacité à s’oublier et à se sacrifier pour autrui, qui est au cœur de toute vie familiale.
On fulmine contre les difficultés matérielles ; on empile les plans, les propositions d’indemnisation, les mesures incitatives et les discriminations positives, sans jamais avoir le courage d’affronter la réalité en face : le désenfantement n’est pas la conséquence d’un déséquilibre temporaire.
It's not a bug, it's a feature.
Il est vain de réclamer une hausse des naissances à coups de crèches, d’aides financières ou de politiques de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.
Ces mesures sont certes louables, parfois nécessaires, mais elles ne peuvent enrayer une dynamique profondément ancrée dans les fondations culturelles et spirituelles de la modernité occidentale.
Le déclin démographique est la conséquence inévitable, rigoureusement logique, d’un monde où l’individu autonome a remplacé la famille comme unité sociale de base ; un monde où le confort personnel a supplanté la transmission ; un monde où l’« accomplissement de soi » et le carpe diem supplantent le devoir de fonder une famille et d’élever les enfants, sans lesquels aucune société ne peut perdurer. C’est l’idéal suprême, érigé en valeur sacrée par nos sociétés, qui les conduit à un dépérissement programmé.
D’ailleurs, ce programme mortifère est inscrit sur nos étendards : une société qui fait de l’avortement un droit fondamental en l’inscrivant dans sa Constitution, une société qui se considère comme plus progressiste, plus humaniste et plus avancée que d’autres parce qu’elle légalise l’euthanasie est une société mortifère, une société qui célèbre la mort plutôt que la vie.
On ne peut pas proclamer « Mon corps, mon choix », « Ma vie, mon choix », constitutionnaliser un droit à l’avortement – quel symbole pour une société qui se veut la grande championne de l’humanisme ! – et, simultanément, se morfondre parce que « l’on ne fait plus de bébés », s’alarmer du « grand remplacement » ou redouter qu’un jour les enfants soient issus d’utérus artificiels.
Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes, et il faut assumer ses credos et leurs conséquences. Ou bien changer de credos…
Il est d’ailleurs très symbolique que le président actuel ait fait de ces deux mesures les combats majeurs de sa présidence. Elles constitueront un héritage qui le décrit parfaitement, lui, mais aussi toute cette période de notre histoire, dont Michel Houellebecq diagnostique les pathologies dans ses romans depuis des décennies et dont il tente de conjurer le sort en lançant, dans ses tribunes, des appels de Cassandre.
Mais la caravane, elle passe inexorablement.
« Nous ne sommes, c'est pénible à dire, peut-être plus tout à fait humains. Après un détour de plusieurs millénaires, l'Occident semble bien revenu à cette antique sagesse animale qui pousse, dans la quasi-totalité des espèces sociales, l'animal malade à s'écarter de la tribu pour mourir seul - sachant bien qu'il n'a nulle compassion à attendre de ses congénères, qu'il risque plutôt d'être, comme les oiseaux de Thomas Mann dans La Montagne magique , expédié à coups de bec.
Nous avions longtemps cru constituer une tribu d'un ordre supérieur ; nous nous étions trompés, disent les animalistes, et ce retour à la loi animale, voici le plus étrange, devrait être considéré comme un progrès. Ce qui est établi, en tout cas, c'est que le progressisme fonctionne absolument comme un mécanisme à cliquet.
Lorsqu'une « avancée sociétale » (avortement, peine de mort, mariage homosexuel, PMA, GPA, n'importe quoi) s'est produite, il n'est pas question de revenir en arrière, personne n'y songe. Cette pétition de principe est antidémocratique : ce qu'une loi a fait, une autre loi peut le défaire ; c'est du moins l'idée que je me fais de la loi ; mais elle permet d'identifier le progressisme à ce qu'il est en réalité : un destin.
On a peut-être raison de penser qu'il est vain de lutter contre le destin, et que toute tragédie doit aller à son terme. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'en demandant pour ses citoyens l'accès à l'euthanasie, c'est sa propre euthanasie que la France demande. On a pu s'étonner que je sois hostile à cette proposition de loi, alors que j'ai souvent été affublé d'un néologisme bizarre : je serais un déprimiste. Admettons. Il est vrai que je me suis employé à scruter les symptômes du suicide occidental, la montée du nihilisme ; mais je n'ai pas le souvenir de m'en être réjoui. Nous entrons dans un monde où il sera plus facile de mourir ; j'aurais préféré un monde où l'on puisse vivre. » (Michel Houellebecq sur la loi fin de vie : « La mer noircie de sang », FigaroVox 10/7/2026)























