23/2/2026
L’hubris, en fleurissant, a produit l’épi de l’Até, dont la moisson n’est faite que de larmes.
Les Perses, Eschyle
La tragédie antique, empruntant le plus souvent ses sujets au mythe ou à l’histoire, met en scène des figures illustres aux prises avec des passions et des catastrophes qui suscitent pitié et crainte ; elle accomplit ainsi, selon Aristote, sa fonction de catharsis. La guerre apparaît comme la tragédie ultime : un enchaînement d’erreurs humaines et de fatalités entrelacées, issu de l’Até (égarement), de la Moira (destin) et de l’Hubris (démesure).
La pensée grecque présente des adversaires à la fois légitimes et fautifs, comme le montre Thucydide dans le dialogue entre Athéniens et Méliens : « les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent », est une expression d’un réalisme tragique où disparaît toute morale absolue.
Dans cet état d’esprit, l’idée même de justice suprême devient inconcevable ou, pour reprendre la célèbre maxime romaine - summum jus, summa injuria.
C’est cette cécité dangereuse de ceux qui en poursuivent la réalisation à tout prix (quelle que soit leur idée de "summum jus") que déplore le philosophe A. Teslia, lorsqu’il écrit :
"La voie vers la paix s’ouvre avec la reconnaissance de l’impossibilité d’une « victoire totale ». Car il faudra continuer à vivre et, d’une manière ou d’une autre, à coexister avec l’autre - celui que vous tenez pour foncièrement coupable, moralement corrompu, vicieux, etc. L’idée que la paix doit rétablir la justice - et que seule une « paix juste » pourrait justifier tous ces morts et tant de souffrances - est le moyen le plus sûr d’accroître le nombre des victimes. Or rien de ce qui adviendra par la suite ne saurait justifier la mort, la douleur, les blessures, le malheur. Toute l’histoire du monde montre que ce que l’on croit achevé recommence, d’une manière tout aussi absurde, sordide et aberrante.
Chercher à instaurer la plénitude de la justice, à incarner le jugement moral, revient à commettre une autre injustice, une autre falsification qui ne sera probablement jamais vengée, condamnée ni même reconnue comme telle.
La voie vers la paix commence par la reconnaissance que la victoire est possible - mais non totale ; que la défaite est concevable - mais que son prix n’est pas inimaginable ; et que la poursuite acharnée de la justice, quelle que soit l’idée que l’on s’en fait, peut coûter bien davantage que la capacité de supporter un état du monde jugé imparfait.
Et tout cela, soit dit en passant, concerne moins les relations entre les nations que nous avons peu de chances d’infléchir, du moins directement par notre apport personnel, que les relations de guerre et de paix entre nous, interlocuteurs et contemporains."
Et, pour revenir aux Grecs, on pourrait méditer la tension - mise en avant par Albert Camus - entre le sens de la limite, qui leur est propre (et qui est essentielle dans la philosophie de Camus), et la démesure qui caractérise notre civilisation.
"La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé au bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière.
Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érinyes s’abattent sur elle et la déchirent.
Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés."











