Gabriel Nerciat
27/6/2026
SUR LE COMMUNISME ET SON SECRET
Sur le communisme, il me semble, depuis déjà pas mal de temps, qu'on ne pose jamais les vraies questions, les questions essentielles, c'est-à-dire celles qui nous permettraient, trente-cinq ans après l'effondrement subit de l'URSS, de comprendre un peu mieux les drames et les métamorphoses propres aux temps historiques modernes ou post-modernes.
Qui ne sont pas : le communisme est-il parent du nazisme, est-il bon ou mauvais, est-il issu de la Révolution française ou de la Réforme protestante (voire du bouddhisme tantrique de filiation mongole, comme l'a soutenu un jour, mi-blagueur mi-sérieux, Jean Parvulesco), est-il un totalitarisme implacable ou bien une déviation exacerbée des passions démocratiques, est-il vraiment mort ou bien peut-il ressusciter, etc., etc.
La vraie question est à rebours de tout ce fatras, et je la formulerais ainsi : pourquoi le marxisme-léninisme a-t-il réussi à s'imposer comme la force historique dominante du XXe siècle, au point de gagner de haute lutte une guerre mondiale apocalyptique et de donner naissance à un empire universel d'une puissance technique, scientifique, spatiale et militaire sans pareil édifiée à partir de rien en moins de trente ans, alors que tout normalement (usage systématique de la terreur d'État poussée à un degré sans précédent dans l'Histoire, purges incessantes, famines organisées, pillage volontaire des ressources, incompétence bureaucratique notoire, amputation violente de l'intérêt individuel, fanatisme égalitaire ou idéologique, désastre démographique) aurait dû concourir à sa défaite immédiate ?
Je me garderais bien d'avancer une réponse univoque ou définitive, mais je crois que la supériorité du communisme sur ses concurrents (christianisme, islam, libéralisme ou fascisme) vient du fait qu'il savait inspirer à la fois, et souvent auprès des mêmes personnes, une part égale de fascination, de dévouement absolu et de peur panique.
Non seulement Staline avait compris, après Lénine, qu'il fallait sans cesse définir ou redéfinir des ennemis de classe pour souder son camp (au besoin en les inventant de toutes pièces comme les fameux koulaks qui furent exterminés en moins de quatre ans sans même qu'il y eût la moindre résistance ou protestation), mais surtout il avait saisi que l'usage intensif et continu de la Terreur peut engendrer une efficacité redoutable, bien supérieure à celle suscitée par l'appât du lucre ou la recherche du profit individuel, à partir du moment où le militant le plus chevronné et le plus convaincu peut devenir en l'espace d'une minute et sans même savoir pourquoi un ennemi caractérisé du Prolétariat vendu à la contre-révolution ou au fascisme.
Alterner la foi et la terreur, les souder de façon inextricable dans l'âme de chaque sujet, et se montrer aussi impitoyable envers les élites les plus éminentes du régime qu'envers les paysans ou les ouvriers les plus humbles (un coup de piolet pour Trotski, une balle dans la nuque pour Aliocha), là était le secret infaillible de l'ancien séminariste et voyou géorgien devenu le nouveau tsar de toutes les Russies.
C'est à cette condition que création et destruction s'équilibrent afin de consolider un ordre total que seul l'oubli des principes révolutionnaires essentiels et/ou l'incompétence des dirigeants du Parti peuvent venir menacer.
D'où une conclusion que nos temps actuels semblent vouloir ignorer : ce n'est pas la recherche du bonheur personnel qui meut les hommes, comme le proclame sottement la Déclaration d'indépendance des États-Unis, ni la croyance en leur égale dignité, mais leur troublante et vigoureuse aptitude à se perdre eux-mêmes comme à perdre les autres afin de s'égaler au monde et surtout savoir au bout du compte qui ils sont vraiment (héros, déchet, ou bien les deux successivement).














