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17 mars 2026

Alexandre Legrand
4/3/2026

Vous attendez quoi, franchement ? Les signaux sont là, visibles. Quand le pouvoir concentre les décisions, invoque en permanence la menace et s’installe dans l’exception, ce n’est jamais anodin. L’histoire montre que l’argument du « danger pour la nation » devient vite un outil politique commode.
Décréter qu’il existe une menace pour la France peut, dans certains cas, être nécessaire. Mais si cet état d’urgence devient un motif permanent pour rester en place « pour le bien du pays », alors ce n’est plus une protection : c’est un prétexte. La vigilance démocratique ne consiste pas à nier les risques, mais à refuser qu’ils servent à affaiblir les contre-pouvoirs.
Il n’est pas toujours nécessaire d’attendre un mot d’ordre des partis ou des syndicats pour qu’une société réagisse. Dans d’autres pays, les citoyens sont descendus dans la rue lorsqu’ils ont estimé que les lignes rouges étaient franchies. Pas par goût du désordre, mais par attachement à leurs droits.
La question n’est pas d’agir dans la colère ou la précipitation. La question est de savoir à quel moment l’inaction devient une forme d’acceptation. Une démocratie ne tient pas seulement par ses institutions ; elle tient par l’engagement et la lucidité de ceux qui la composent.

Trump comme l'anti-Habermas

Natalia Routkevitch
17/3/2026

Trump et tout ce qu’il représente, symboliquement et électoralement, constitue sans doute la contestation la plus radicale des intuitions et des prophéties d’Habermas. Il fait un pied de nez à ceux qui ont cru possible d’organiser la vie politique selon des principes habermassiens.

“I love poorly educated people.” La révolte incarnée par Trump est d’abord une révolte contre les talking classes, contre l’expertocratie. Et elle ne se limite évidemment pas aux États-Unis. C’est la colère des « poorly educated people », de ceux qui ont cessé de voter pour les « highly educated people » parce qu’ils ne leur font plus confiance et veulent qu’on leur propose autre chose – Trump, Georgescu, l’AfD…
Plus c’est odieux, mieux c’est.

Cette rage, qui est l’un des moteurs principaux des transformations politiques en cours qui suscitent tant d’inquiétudes, ainsi que la fracture qui sépare les classes éduquées – pleinement transnationales, sécessionnistes – des classes moins éduquées, beaucoup plus ancrées dans le local, constituent, à mon sens, une clé pour comprendre la recomposition du monde, bien mieux que la grille de la lutte des civilisations, du "monde libre" contre "l’axe du mal", ou même l’ancienne lutte des classes.

Dans une note du blog Gleb Smith écrite en mémoire du philosophe allemand, et qui présente Trump comme un anti-Habermas, on devine les raisons de cette rage et de cette déception.

« Habermas fut sans doute le dernier grand philosophe à croire que la parole pouvait triompher du pouvoir. Non pas au sens métaphorique, mais au sens littéral. Il a construit toute une théorie selon laquelle il existerait une forme particulière de communication dans laquelle l’argument l’emporte simplement parce qu’il est le meilleur - et non parce qu’il s’appuie sur l’argent, un algorithme ou une armée. Il appelait cela la rationalité communicationnelle et y a consacré cinquante ans de sa vie et plusieurs milliers de pages.

À peu près au même moment, pourtant, le monde prenait une autre direction. On a vu la montée en puissance de Goldman Sachs, de Fox News, de Donald Trump…

Trump est l’anti-Habermas à l’état pur. Le premier grand homme politique à transformer le mépris de l’argument en produit électoral.

« I love poorly educated people » : ce n’est pas un lapsus, c’est un programme.
Habermas a élaboré une théorie de l’espace public ; Trump a contribué à façonner un espace public dans lequel l’intelligence elle-même devient suspecte.

Que va-t-on garder d’Habermas ?

D’abord, qu’il a posé un diagnostic juste. Le système capitaliste tend à dévorer les espaces où les citoyens pourraient réellement délibérer sur la manière de vivre ensemble. À la place du débat, il reste le marketing ; à la place de la sphère publique, la publicité ciblée. Il l’avait vu très tôt, dès 1981, avant Internet, avant les réseaux sociaux, avant que cela ne devienne une évidence.

Quant au remède qu’il proposait, il apparaît largement illusoire. « Parlons correctement » n’est pas une réponse à la violence structurelle. C’est un peu comme conseiller à une victime de violences domestiques : « Essayez d’utiliser des phrases commençant par “je”. » Elle le voudrait peut-être bien, mais il est difficile d’articuler quand on a les dents cassées.

Habermas n’est pas Kant. Kant est mort et s’est transformé en monument à lui-même: tout le monde le cite, personne ne le lit, et cela ne lui fait que du bien, car un monument ne peut pas se tromper.
Habermas, lui, est trop vivant et trop politique pour devenir un monument : il signait des lettres sur Gaza (« Quel génocide ? Un génocide, c’est quand les méchants tuent les gentils ; quand les gentils tuent les méchants, c’est de la pure autodéfense »), il s’exprimait sur l’Ukraine dans le même esprit, il entrait dans les détails concrets – et, chaque fois, on voyait que sa rationalité communicationnelle, bien intentionnée comme tout ce qui est bourgeois-allemand, a, dans les conflits réels, à peu près la même utilité qu'un parapluie lors d'une tornade.

Il n’est pas non plus Nietzsche. Nietzsche est auteur de dizaines de formules cinglantes que certains lecteurs se feraient tatouer sur la peau. Habermas écrit des phrases de quarante mots sur la logique de la connaissance scientifique. Un jeune contestataire en quête d’un argumentaire politique ne se tournera jamais vers lui.

Il n’est pas Schmitt, qui eut le courage de dire : la politique, c’est la distinction entre l’ami et l’ennemi, et il ne sert à rien de faire semblant que cela peut être autrement. Habermas, lui, a précisément passé sa vie à faire semblant. C’est pour cela qu’on l’aimait dans les universités. Tout le monde n’est pas capable de nier avec autant de sincérité une réalité qui lui est littéralement donnée dans l’expérience sensible, tout en continuant à passer pour un homme de gauche, même s’il ne l’est pas vraiment au sens marxiste.

Pendant ce temps, la rationalité communicationnelle s’est transformée, dans la bouche de ceux qui la pratiquent, en une procédure produisant des silences convenablement réglés. Un discours dans lequel les enfants tués dans les pays avec des “mauvaises” juridictions disparaissent de la sphère publique – non parce que quelqu’un l’aurait interdit, mais parce qu’ils sont, a priori, exclus des parties qui comptent.

Le capitalisme algorithmique d’aujourd’hui n’a pas particulièrement besoin d’Habermas, mais avec Habermas il se sent mieux. Le problème n’est pas que le monde ne soit pas devenu meilleur - le monde devient rarement meilleur grâce aux livres des philosophes. Le problème est qu’au moment critique, la critique elle-même s’est rangée sous les bannières de ceux contre qui elle était censée être dirigée.

On ne peut alors que plaindre l’auteur de cette critique. Et lui souhaiter de reposer en paix."

Gilles Casanova
17/3/2026


Iriez-vous reprocher à une prostituée de coucher un jour avec l'ouvrier, un jour avec le patron, un jour avec le gendarme, un jour avec le voleur ?
Mais non, vous savez bien que la malheureuse ne fait cela que pour l'argent, quelle souffrance elle ressent !
Alors n'allez pas reprocher au « Parti socialiste » de s'allier avec LR pour soutenir Macron et son budget au Parlement, et de s'allier avec LFI dans les élections municipales, il ne fait ça que pour l'argent lui aussi, quelle souffrance il ressent !
Adina de Souzy
17/3/2026

L'Iran vient de faire passer un pétrolier dans le détroit d'Ormuz

La petite musique que Washington n'a pas entendue ? La cargaison a été payée en yuans chinois. Pas en dollars.
Le "Karachi", un navire parti d'Abu Dhabi avec du brut à bord, a traversé sans encombre. Premier pétrolier non iranien à passer aujourd'hui. Direction le Pakistan.
Pourquoi c'est important ? Parce que depuis les années 70, le pétrole se négocie en dollars. C'est ça, le "pétrodollar". Un des piliers de la puissance américaine. Et là, l'Iran dit : vous voulez passer ? Payez en yuans. Sinon, vous restez bloqués.
La Chine regarde ça avec un grand sourire. Pékin pousse depuis des années pour casser l'hégémonie du billet vert. Et Téhéran vient d'ouvrir une brèche. Petite, mais réelle.
Pendant que les médias parlent missiles et frappes, l'Iran joue une autre partition. Silencieuse. Efficace. Et ceux qui croyaient la plier par la guerre oublient que la guerre, ça se gagne aussi avec du commerce, des alliances et des devises.
L'Iran a un plan. Et pour l'instant, il ne passe pas par la table des négociations.

Gabriel Nerciat

AUTOPSIE SOMMAIRE DES GAUCHES FRANÇAISES

- 17/3/2026 - Je commence vraiment à en avoir assez, d'entendre à longueur de journée (et pas seulement sur C-News, qui au moins assume sa fonction de cabanon zemmourien-Printemps républicain) des imbéciles droitards, laïcards ou sociaux-démocrates version Jules Moch-Guy Mollet 1950 qui pleurent ou bien hurlent depuis hier soir parce qu'à peu près partout en France, hormis à Paris et à Marseille où le bloc bourgeois classique mitterrandien domine encore plus ou moins le corps électoral, les candidats de la gauche libérale et apparentée (PS-EELV-PCF-RG) fusionnent leurs listes avec celles de LFI.
Que croient-ils donc ? Que les élus de gauche sont aussi stupides que ceux de la droite UMP-LR ?
Les militants et les électeurs de gauche sont souvent hypocrites voire pervers, mais ils ne sont pas stupides. Surtout pas Mélenchon, comme le démontre sa victoire de dimanche dernier (qu'on peut toujours relativiser mais certainement pas nier).
À vrai dire, je mets au défi quiconque de fournir une seule raison valable qui justifierait de refuser ce genre de fusion électorale.
La laïcité ? C'est une relique vide, et les socialistes eux-mêmes, comme les sarkozistes du reste, l'ont piétinée jusqu'à plus soif en inaugurant des mosquées ou en arrosant de subventions des associations culturelles qui étaient autant de faux nez des Frères musulmans. Et ce depuis les années 1990 au moins. Alors qu'on arrête de nous bassiner avec ça.
L'antisionisme ? Mais il serait quand même temps que les derniers soutiens d'Israël, ces piteuses loques avariées, comprennent que ce sont au contraire les avocats du sionisme, en France, qui depuis trois ans, et de plus en plus au fur et à mesure que la liste des crimes de masse de l'État sioniste augmente, sont en train de s'exclure durablement de la République, et peut-être même pour certains de la Nation !
Cette évolution au demeurant n'est pas propre à la France mais à l'ensemble des nations occidentales, et elle va de soi (indépendamment de l'importance toute relative de l'électorat musulman).
À chaque fois qu'un imbécile PS, LR ou RN accuse Mélenchon d'antisémitisme, alors même que tout le monde a sous les yeux (en dépit de la censure) ce que Tsahal est en train de faire du Liban, LFI gagne des milliers de voix. Au bas mot. Il n'y a donc personne pour le leur dire ?
J'ai écrit ici plusieurs fois qu'en appliquant à Mélenchon le même discrédit moral qu'à Jean-Marie Le Pen jadis (même s'il n'y a pas de comparaison valable entre le négationnisme implicite de ce dernier et les saillies antisionistes de l'ancien militant lambertiste), on lui fait don du même cadeau : un ticket direct pour le second tour de la présidentielle.
Dimanche prochain, quelque chose me dit que les tenants du "cordon sanitaire anti-LFI" vont avoir l'air fin - Bruno Retailleau le premier, qui est en train au demeurant d'offrir Marseille sur un plateau d'argent à la gauche.
En réalité, les choses sont assez simples à comprendre, et on peut les résumer en deux points :
1) Sans Mélenchon, la gauche en France n'existe plus, et n'est plus en mesure de s'imposer dans la plupart des grandes villes de France (hormis, encore une fois, les deux premières, exceptions très exposées qui confirment la règle).
2) La gauche unie – Front populaire si on veut, même en rajoutant les trotskistes – ne pèse guère plus de 25 ou 28% des voix au niveau national. Elle n'a donc aucune chance de conquérir à nouveau le pouvoir à brève ou moyenne échéance, et elle le sait.
Dès lors, elle doit impérativement se replier dans les villes et les régions afin tout simplement de ne pas disparaître, en attendant que les enfants des immigrés extra-européens les plus récents daignent lui apporter leurs voix dans dix ou quinze ans (lorsque les derniers boomers d'extrême-centre ou démocrates-chrétiens auront passé l'arme à gauche – sans jeu de mots).
Si les téléspectateurs de Pascal Praud et les lecteurs du Point ou de Marianne ne sont pas capables de comprendre ça, ma foi, c'est soit qu'ils sont incurablement idiots, soit qu'ils sont définitivement partis aux fraises...

Marc Amblard
17/3/2026

BOIRE SON CAFÉ ASSIS POUR ÉCHAPPER AU VIRUS...

Il est important de ressortir de temps en temps ce type de document.
C'est important parce que cela nous rappelle comment l'être humain peut être profondément débile et ce, quel que soit son bagage intellectuel.
Je ne parle pas des dirigeants qui ont accepté de jouer le jeu de cette pathétique mascarade tout en ayant conscience de la supercherie. On a tous en tête ces vidéos où on les voit festoyer et se marrer très naturellement puis soudainement, enfiler leur masque, à la demande du photographe.
Cela permet d'ailleurs de prendre la mesure du niveau de machiavélisme qu'on peut observer chez un grand nombre d'entre eux...
Non, je parle des millions d'individus qui se sont littéralement aplatis devant ces injonctions cyniques et perverses. Qui ont oublié toute forme d'esprit critique par pur conformisme. Parce que finalement, la folie collective est bien plus confortable que la raison isolée. Et qui plus est, se sont permis de cracher au visage des résistants.
Tout cela n'a pas disparu. Ce n'est pas du passé. Cela perdure et n'en doutons pas, les mêmes causes produiront malheureusement les mêmes effets.
Ni oubli, ni pardon.

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16 mars 2026

Charles Rojzman
16/3/2026

Municipales: le message venu d’en bas
Deux colères pour une seule urne

À Beaucaire (Gard), le président du Rassemblement national Jordan Bardella appelle les électeurs « à empêcher la victoire de l’extrême gauche, partout où cela sera nécessaire », le 15 mars 2026, à l'issue du premier tour des élections municipales © Leo Vignal/SIPA

RN et LFI réalisent des percées inédites lors des élections municipales. Désormais en France, même nos tranquilles élections municipales témoignent d‘expériences sociales citoyennes si divergentes qu’elles en produisent des visions du monde incompatibles.

Avant toute interprétation, il faut regarder les faits. Les élections municipales du 15 mars ont livré leurs premiers enseignements. Dans plusieurs grandes villes françaises, deux forces politiques que tout oppose progressent simultanément : le Rassemblement national et La France insoumise. Ce double mouvement éclaire la polarisation croissante du pays.

Quelques résultats marquants du premier tour permettent d’en mesurer l’ampleur.

Concernant le Rassemblement national de Jordan Bardella et Marine Le Pen

• Perpignan : Louis Aliot (RN) réélu dès le premier tour avec plus de 50 % des voix, confirmant l’enracinement municipal du parti.
• Marseille : Franck Allisio (RN) autour de 35 %, pratiquement à égalité avec le maire sortant Benoît Payan.
• Toulon : le RN arrive en tête du premier tour et Laure Lavalette se place en position de conquérir la ville au second tour.
• Nice : Éric Ciotti de l’UDR, partenaire du RN, est bien placé pour chiper la mairie à Christian Estrosi.
• Fréjus : le maire RN David Rachline est réélu avec une large avance.
• Hénin-Beaumont : le bastion historique du RN est confirmé au premier tour (Steeve Briois remporte près de 77% des suffrages).

Ces résultats montrent la transformation progressive du RN en force municipale durable, notamment dans le sud et dans plusieurs villes populaires.

La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon

Dans les métropoles et certaines villes populaires, c’est un autre phénomène qui apparaît : la progression de la gauche radicale.
• Toulouse : François Piquemal (LFI) 27,56 %, arrivant deuxième derrière le maire sortant.
• Roubaix : forte poussée de la gauche radicale qui arrive en tête en racolant le vote immigré.
• Lille : progression significative de la candidate LFI dans une ville historiquement socialiste.
• Saint-Denis : implantation solide de la gauche radicale dans l’électorat urbain populaire. Victoire de la liste de Bally Bagayoko au premier tour.

Ce double phénomène – enracinement municipal du RN et percée urbaine de LFI – dessine un paysage politique profondément transformé.

Les partis traditionnels, longtemps dominants dans les grandes villes françaises, apparaissent désormais pris entre deux radicalités électorales qui progressent simultanément.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire les résultats de ces municipales. Il arrive qu’un pays parle d’une voix basse, presque souterraine, une voix qui ne passe ni par les éditoriaux ni par les proclamations officielles, mais par ces gestes minuscules et obstinés que sont les bulletins déposés dans une urne. Hier soir, dans plusieurs villes françaises, cette voix s’est faite entendre.

Les résultats du premier tour des élections municipales ne sont pas seulement des chiffres. Ils ressemblent à ces fissures qui apparaissent dans un mur que l’on croyait solide. Au début on les remarque à peine. Puis on comprend qu’elles disent autre chose : le bâtiment lui-même travaille. La France est entrée dans un âge de fracture.

Dans certaines villes, les listes qualifiées par la presse d’« extrême droite » progressent nettement, portées par un électorat populaire qui réclame avant tout la sécurité, l’ordre et la protection d’un monde qu’il sent se dérober. Dans d’autres secteurs urbains, des votes communautaires apparaissent désormais au grand jour, structurés par des réseaux religieux, identitaires ou territoriaux.

Mais un autre phénomène mérite d’être regardé avec la même attention : le renforcement visible de La France insoumise dans plusieurs métropoles. Il serait trop simple d’y voir la confirmation d’un vote traditionnel de gauche. Ce qui s’exprime ici est autre chose : une colère politique qui cherche son langage et qui le trouve dans une parole de rupture, d’accusation et parfois d’affrontement. Ainsi la France se polarise.

D’un côté, une demande d’ordre et de protection. De l’autre, une gauche de confrontation qui prospère sur la dénonciation d’un système jugé injuste et illégitime. Entre les deux, le vieux monde politique – celui du compromis républicain, de la social-démocratie municipale, des équilibres prudents – semble se dissoudre. Certaines villes françaises ressemblent désormais à des archipels politiques. Dans un même espace urbain coexistent des territoires électoraux qui n’appartiennent plus au même imaginaire national.

Il ne s’agit donc pas simplement d’un changement de majorité municipale. Ce qui apparaît à travers ces élections, c’est un état du pays : celui d’une société traversée par la peur, la colère et la sensation obscure que quelque chose de fondamental se défait.

La peur

Il faut commencer par la peur. La peur est un mot que les sociétés modernes aiment disqualifier. On le relègue volontiers dans le domaine des passions honteuses, des instincts archaïques, des fantasmes politiques. Mais la peur possède une propriété étrange : lorsqu’elle devient collective, elle finit toujours par trouver une forme politique.

La peur française n’est pas une abstraction. Elle habite les gestes quotidiens. Elle se lit dans ces détours que l’on fait pour rentrer chez soi, dans ces regards rapides échangés dans le métro, dans ces silences qui s’installent lorsqu’un groupe trop bruyant, trop imprévisible, traverse une place. Ce sont des choses minuscules. Mais les sociétés se transforment par ces détails. Un jour, sans que personne ne l’ait décidé, l’espace commun cesse d’être pleinement partagé.

La modernité démocratique reposait sur une promesse simple : chacun devait pouvoir circuler librement dans un monde commun, sans avoir à craindre l’autre. Lorsque cette évidence disparaît, ce n’est pas seulement un problème d’ordre public. C’est une transformation beaucoup plus profonde : une transformation du rapport que les individus entretiennent avec la société elle-même. La France d’aujourd’hui vit cette transformation.

Les militaires devant les écoles, les patrouilles dans les gares, les contrôles permanents, les alertes, les sirènes : tout cela est devenu normal. On ne s’en étonne plus. L’extraordinaire est devenu banal. Mais ce qui rend cette peur politiquement explosive n’est pas son existence. C’est le fait qu’elle soit niée. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques s’est habituée à considérer les inquiétudes populaires comme une illusion morale. La peur ne serait qu’un produit de l’ignorance, du préjugé ou de la manipulation. Ainsi se produit une inversion étrange : l’expérience vécue devient suspecte. Celui qui dit sa peur n’est plus un citoyen décrivant le monde tel qu’il le perçoit ; il devient un individu dont il faudrait corriger les représentations. Or aucune société ne peut durablement fonctionner sur une telle négation du réel.

La colère

Lorsque la peur ne peut pas être dite, elle se transforme. Elle devient colère. La colère est un sentiment plus politique que la peur. Elle naît lorsque ceux qui vivent une situation difficile ont le sentiment que leurs institutions refusent de la voir. Alors la confiance disparaît.

Le peuple commence à soupçonner que ceux qui gouvernent ne vivent pas dans le même monde que lui. Les dirigeants parlent de statistiques, de perceptions biaisées, de fantasmes collectifs. Mais la vie quotidienne, elle, continue.

Dans ce fossé s’installe la rancœur. Les élections deviennent alors l’un des rares moments où cette rancœur peut se manifester. C’est ce qui explique la puissance des votes de rupture observés dans toute l’Europe. Ils ne sont pas seulement idéologiques. Ils sont l’expression d’une demande de reconnaissance. La France n’échappe pas à ce mouvement.

Le double radicalisme

Les municipales qui viennent d’avoir lieu montrent que cette colère emprunte désormais deux chemins opposés. Dans certains territoires, elle se traduit par un vote en faveur de formations promettant la restauration de l’ordre et de l’autorité. Dans d’autres, elle alimente la progression d’une gauche radicale qui voit dans la société française l’expression d’une domination structurelle.

Le renforcement de La France insoumise dans plusieurs grandes villes appartient à ce second phénomène. Ce vote ne signifie pas seulement une fidélité partisane. Il révèle l’installation d’une culture politique de confrontation. Pour une partie de ses électeurs, la société française n’est plus un espace de compromis imparfait qu’il faudrait améliorer. Elle est devenue un système injuste qu’il faudrait combattre.

Ce récit possède une puissance émotionnelle réelle. Il offre un langage à ceux qui se vivent comme des victimes d’une société française qui serait raciste et à une jeunesse urbaine qui épouse la cause palestinienne. Mais il contribue aussi à durcir les lignes de fracture. Car face à cette gauche de rupture se développe une demande symétrique de protection et d’autorité.

La France se retrouve ainsi prise dans un mouvement de polarisation qui traverse désormais toutes les démocraties occidentales.

Le conflit des imaginaires

Il y a, au cœur de cette fracture, un conflit plus profond encore. Certains Français regardent les transformations démographiques, culturelles et religieuses du pays avec une inquiétude qui touche à l’idée même de continuité historique. Ils ont le sentiment que la France change trop vite, trop profondément, sans qu’aucun débat véritable n’ait jamais eu lieu. Pour eux, ces mutations ressemblent à une dépossession silencieuse.

D’autres, au contraire, voient dans ces transformations l’annonce d’un monde nouveau. Une société plus diverse, plus métissée, plus affranchie de ses héritages nationaux anciens. Ce que les uns redoutent, les autres l’appellent de leurs vœux. Ainsi le même mouvement historique devient l’objet d’un conflit d’interprétation radical. Les uns parlent de perte.
Les autres parlent de progrès. Les uns redoutent un basculement civilisationnel.
Les autres y voient l’accomplissement d’une promesse politique.

Entre ces deux visions du monde, la discussion devient presque impossible. Car il ne s’agit plus seulement de politique, mais d’identité, d’histoire et de destin collectif.

Une démocratie fragilisée ?

Une démocratie peut survivre à des conflits profonds. Elle peut même prospérer dans la confrontation. Mais elle suppose l’existence d’un monde commun, d’un espace symbolique dans lequel les adversaires politiques continuent de se reconnaître comme appartenant à la même communauté. C’est précisément ce monde commun qui semble aujourd’hui vaciller. Les municipales de cette année ne sont donc pas seulement un événement local. Elles ressemblent à un symptôme. Le symptôme d’un pays où les expériences sociales divergent au point de produire des visions du monde incompatibles.

Un pays où la peur des uns est jugée illégitime par les autres. Un pays où la colère devient la seule langue politique encore audible. La démocratie ne meurt pas parce que les citoyens ont peur. Elle meurt lorsque leurs peurs ne peuvent plus être dites. Elle meurt quand les conflits indispensables dans une démocratie se transforment en violence et en diabolisations réciproques.

Et si les urnes municipales ont ainsi parlé hier soir, c’est peut-être parce qu’elles ont servi de refuge à une parole que la société française ne sait plus entendre autrement.

Marc Amblard

Gabriel Nerciat
15/3/2026

KNAFO A TOUT FAUX


À peine 10% des voix, et encore d'extrême justesse ! Piteusement dernière de la classe, derrière Chikirou.
C'était donc ça, la géniale idole des droitards bouffeurs de turbans, qui devait ressusciter l'espoir de l'union des droites dans le pays tout entier...
Tu parles, Charles. J'ai toujours pressenti que l'exaspérante et intrigante gourgandine de Zemmour, avec ses sourires de maquerelle, n'était rien d'autre qu'une fabrication artificielle de C-News.
Comme Rachida Dati, d'ailleurs, qui sera battue dimanche prochain haut la main par la gauche, n'était qu'un vénal et superficiel produit marketing forgé pour l'ère en toc de Sarkozy.
La droite bourgeoise en France n'a que ce qu'elle mérite : elle est pire que l'aristocratie déchue des romans de Balzac et de Stendhal qui au moins avait compris qu'une révolution l'avait durablement privée de ses privilèges.
Cette droite qui n'a jamais su que lécher le cul des Allemands puis des Américains avant de se complaire aujourd'hui dans l'exultation perverse et peureuse que lui procurent les grands massacres sous le soleil de l'Orient croit encore qu'elle peut se vendre à de nouveaux maîtres étrangers alors que plus personne, pas même le RN local, ne veut l'acheter.
Les oligarchies globalistes n'ont plus besoin d'elle, et ses affidés dans presque toutes les grandes métropoles du pays votent à gauche.
Ils ont raison, évidemment : quand on n'a rien d'autre à exhiber que des peurs mesquines et des servilités fétides, la loi inflexible de Darwin vous rattrape et vous tue.
Radu Portocala

- 16/3/2026 - En Ukraine, l’Occident – c’est-à-dire les États-Unis et leurs suiveurs –, persuadés que la Russie n’avait plus d’armée et plus d’armes, « ne s’attendaient pas » à ce qu’elle les mette en échec et qu’elle se dirige vers la victoire.
En Iran, les États-Unis « ne s’attendaient pas » à une résistance ni à des ripostes dures, et encore moins à ce qui semble annoncer leur défaite.
Cela montre que les États-Unis et leurs suiveurs sont à ce point persuadés de leur supériorité qu’ils se considèrent vainqueurs avant même le début de la confrontation. Ils ne daignent même pas connaître leurs adversaires et ses moyens – ou sont devenus incapables de le faire.
En somme, les services de renseignements que l’Occident entretient à grands frais semblent ne servir à rien, car soit ils sont incapables de fournir une image claire de la réalité, soit les politiciens qui pensent avoir la science infuse ne les écoutent pas. Seulement des incompétents peuvent imaginer faire de la politique internationale et, a fortiori, des guerres sans espionnage. Mais peut-être que c’est là une des ambitions du monde nouveau. Si c’est le cas, elle est stupide et les résultats en font la démonstration.