Natalia Routkevitch
27/1/2026
« On aurait du mal à trouver des citoyens plus dissemblables. Les Vénitiens étaient cyniques, gens du monde dur, habités par le commerce. Les Byzantins étaient mystiques ; pour eux, le Christ, sa mère et les saints étaient aussi réels que les membres de leur propre famille. Enfin – et c’est peut-être le plus important – des comités sans visage gouvernaient Venise : des groupes élus d’hommes en robe noire, travaillant en secret, constamment remplacés par d’autres, prenant leurs décisions collectivement et évitant toute prééminence individuelle. Byzance, à l’inverse, était une autocratie gouvernée par un empereur à mi-chemin du ciel, égal des apôtres, représentant de Dieu sur terre, tenant au creux de sa main la vie de chacun de ses sujets.
Certains de ces empereurs furent des héros, d’autres des monstres ; jamais ils ne furent fades. »
C’est en plongeant dans les histoires vieilles de longs siècles, et dans les œuvres artistiques, que l’on parvient à mieux comprendre les hostilités enfouies, les raisons de vagues récurrentes de détestation qui montent en Europe avant de déferler sur le monde entier. C’est ainsi que l’on saisit plus finement les prétentions et les velléités, les rancunes et les ressentiments des uns et des autres.
Dans un contexte où ceux qui sont censés informer ne font souvent qu’exprimer de vieux réflexes chtoniques, pourtant présentés comme des réactions rationnelles, les livres anciens ou les œuvres d’art – littérature, histoire, poésie, cinéma – peuvent offrir une compréhension bien plus profonde que les vecteurs d’information habituels.
En l’occurrence, l’image dessinée par Johh Julius Norwich dans son « Histoire de Byzance » nous apprend davantage sur le rapport au pouvoir et sur la vision de la légitimité dans deux mondes issus de la chrétienté – occidentale et orientale – que de longues dissertations de ceux qui prétendent dispenser le savoir, mais qui révèlent surtout les limites de l’ambition à saisir, expliquer, évaluer et transformer le monde à partir d’une grille analytique unique, une sorte de cage mentale analysant tout à travers des catégories et un langage inadaptés à la complexité du monde.
Cette image nous aide non seulement à penser cette divergence, mais aussi à comprendre le rejet viscéral que peut susciter une réflexion sur le pouvoir, la responsabilité politique, l’incarnation, la légitimité – rejet qui s’est manifesté notamment dans certaines réactions à l’écranisation du livre de Da Empoli par Assayas.
« Nul, scandaleux, grotesque, odieux, complaisant… », fulminent les kremlinologues les plus en vue.
« En sortant de la salle, on n’est pas envahi par un sentiment clair de haine à l’égard des personnages principaux… C’est troublant », s’indigne un commentateur habitué des plateaux, évoquant une « grosse déception ».
Quelle étrange vision de l’art…
Être dérangeant, troublant et déstabilisant, c’est précisément ce que l’on attend de toute œuvre artistique digne de ce nom, celle qui n’est pas conçue à des fins purement propagandistes.
« Ramassis de clichés. » « En ces temps où une compréhension claire, réelle, non exotisée de la Russie est sans doute urgente en Europe, une remise en cause de ces stéréotypes éculés et pourtant bien vivaces semble indispensable. » « Assayas et Da Empoli ne connaissent rien du pays, pourquoi les écouter ? Laissons la parole aux experts qui s’appuient sur les données sérieuses », pontifient les gens sérieux.
Ah, les indices, l’objectivité, les données sérieuses citées par les gens sérieux…
La guerre aux clichés a bon dos.
Il est amusant que les mêmes personnes qui dénoncent les clichés de l’âme slave, de la main forte, de l’attente que le pouvoir soit incarné aient contribué à nourrir, promouvoir et diffuser toute une série d’autres clichés. « Pays qui marche au pas », « peuple zombie », « pays de dégénérés », « dragon totalitaire », « pays de la violence totale et innée », « pays-ogre impérialiste » – on dirait de gros clichés... Et pourtant, toutes ces expressions sans exception sortent de la plume de nos grands universitaires, experts, chefs d’État et journalistes de la presse de référence.
Il est tout aussi symptomatique que tous ceux qui dénigrent Da Empoli, au motif qu’il ne se serait rendu en Russie que trois ou quatre fois, citent avec délectation marquis de Custine, qui y a passé trois semaines à tout casser pour produire son "ouvrage de référence sur la Russie", où, selon l’auteur, « les mères devraient pleurer la naissance de leurs enfants plutôt que leur mort ».
Ah, l’impartialité de nos grands experts…
L’objectivité dans les sciences humaines est-elle seulement possible ?
Ce qui est possible, très modestement, c’est une exigence d’objectivité maximale que l’on s’applique, l’effort conscient pour s’élever au-dessus de la bataille militaire et politique ainsi que de la guerre des narratifs, même temporairement. Mais la majorité de ceux qui pontifient se sont-ils seulement donné cette peine ? Ou bien se sont-ils, dès le départ, drapés dans vertu, brandissant des avatars aux bonnes couleurs, des slogans, des insultes, baignant dans l’indignation, bouillonnant d’émotion, de « juste colère », animés par la volonté de dénoncer, boycotter, étiqueter, pointer du doigt accusateur – à la manière des « intellectuels engagés » ?
Dès lors, l’idée selon laquelle nous serions, dans notre espace médiatique, confrontés à une opposition entre la « vérité objective » et les « clichés » relève largement d’un trompe-l’œil.
« Non seulement tous les clichés sur la Russie sont vrais, mais un jugement sur la Russie qui ne serait pas un cliché aurait les plus fortes chances d’être faux », s’amusait d’ailleurs Emmanuel Carrère, coupable non seulement d’une sensibilité artistique lui permettant d’avoir une vision un peu plus multidimensionnelle, mais aussi – crime supplémentaire – d’être le fils de sa mère, qui, paraît-il, se serait exclamée que Le Mage du Kremlin est un livre qu’elle aurait pu écrire.
Dans ce contexte, une seule image, une seule chanson de Vyssotsky (commémoré avant-hier), ou un seul distique de Bachlatchev peuvent parfois offrir au grand public une vision plus pénétrante que les articles et rapports bourrés de statistiques, de chiffres et d’indices de développement, de transparence ou de corruption qui sont brandis par les vaillants combattants de lutte contre les clichés.
Démocraties/dictatures, participation libre/soumission, liberté/servitude, État de droit/impunité, transparence/corruption, moderne/archaïque, empire/État-nation, gentils/méchants, nous/eux… et ainsi de suite. Les rapports et articles « objectifs » nous offrent les clés pour obtenir une vision très nette, tout en cochant les cases.
Encore et toujours les cases...
« Nous sommes les adversaires nés de tout ce qui est étrange, de ce qui ne rentre pas dans ce cadre que nous appelons, d’un mot, hélas, hélas, trois fois hélas, banalisé et médiocrisé, “démocratique”. Tout ce qui n’est pas “démocratique”, entre guillemets, selon nos critères aveugles, ne mérite pas attention et doit être démoli. Cela revient à ça », disait Pierre Legendre.
L’incapacité de reconnaître à l’Autre son droit d’être Autre, sans qu’il soit nécessairement un criminel à punir ou une victime à sauver, pourrait-on ajouter.
Dès lors, toute création artistique qui permet – même de manière inconsciente – de sortir de ces cases et de donner à voir le monde en trois dimensions suscite perplexité, désarroi ou colère chez la caste des « brahmanes ». Leurs réactions, qui se présentent comme rationnelles, supérieures et éclairées, traduisent moins un souci d’impartialité qu’un profond trouble, un inconfort. Car cela confronte à des questions touchant à l’essence de nos dogmes.
Les hommes en noir sans visage sont-ils plus humains, plus vertueux, moins corrompus ou moins avides de pouvoir que l’autokratôr byzantin ?
Avons-nous su, dans les « bonnes sociétés » si bien placées sur les échelles (que nous avons nous-mêmes créées et appliquées universellement), dépasser le côté sombre et violent du pouvoir en le désacralisant, en le désymbolisant, en le désincarnant, en le réduisant à une technologie ou à une procédure ? Ou n’a-t-on fait que dissimuler ses mécanismes profonds et diluer les responsabilités ? Le pouvoir ne demeure-t-il pas toujours et partout – selon l’expression de Da Empoli – « une politique des profondeurs, agissant jour et nuit, sans interruption », même lorsqu’il est exercé par des comités anonymes, plutôt que de s’incarner dans la figure fascinante et terrible d’un autokratôr ?