Natalia Routkevitch7/4/2026
L’EXTENSION DU CHAMP DE BATAILLE
"Quelle que soit l’issue de leurs interventions, même les plus folles, ils n’ont ni réparations à verser, ni comptes à rendre, ni leçons à retenir."
Le sociologue allemand Wolfgang Streeck, l’un des analystes les plus intéressants du néolibéralisme et des mutations des démocraties occidentales, présente ici sa vision de la crise planétaire et de ses évolutions possibles, en mettant l’accent sur les constantes de la politique étrangère allemande et celle des États-Unis.
L’entretien est paru dans la Frankfurter Rundschau il y a quelques jours, avant la multiplication des menaces d’anéantissement de la civilisation persane. Cela constituerait une extension véritablement dramatique du champ de bataille...
On a toutefois de plus en plus l’impression d’assister à un prêche adressé à un cercle de fidèles – qui se rétrécit – ou à une conversation avec soi-même…
You don't need to believe in hereafter
Just believe in me
Because Jesus He knows me and He knows I'm right
I've been talkin' to Jesus all my life
Oh, yes He knows me and He knows I'm right
Well, He's been tellin' me everything's gonna be alright
La guerre israélo-américaine contre l’Iran a plongé les marchés financiers dans la tourmente et suscite une inquiétude croissante dans les économies nationales. Cela vous rappelle-t-il le choc pétrolier des années 1970 ?
Pas vraiment. À l’époque, la situation restait relativement maîtrisable : il ne s’agissait guère que d’un cartel de producteurs au Moyen-Orient. Aujourd’hui, grâce à la fracturation hydraulique, les États-Unis sont devenus autosuffisants sur le plan énergétique et peuvent se permettre toutes sortes de dérives, y compris la destruction systématique des infrastructures énergétiques, non seulement en Iran mais dans l’ensemble des États du Golfe – et, accessoirement, celle de la société iranienne. À l’inverse, dans les années 1970, Richard Nixon et Henry Kissinger engageaient le rapprochement avec la Chine, tandis qu’en Allemagne le gouvernement de Willy Brandt mettait en œuvre une politique de détente avec l’Est qui contribua, à plus long terme, à l’érosion puis à la dissolution du bloc soviétique.
La guerre contre l’Iran pourrait-elle s’avérer être la plus grande erreur de la présidence Trump ? Il semble avoir sous-estimé le potentiel d’escalade.
Les Américains le font toujours – nul besoin de Trump pour cela. Regardez Biden en Ukraine, et, dans son sillage, les Européens qui se sont laissés convaincre que la guerre serait terminée en quelques mois (les Russes, d’ailleurs, l’ont cru, eux aussi). L’Union européenne a désormais pris en charge la guerre en Ukraine et insiste pour qu’elle se poursuive, alors même que les Américains s’en désintéressent et que les Russes ont, dans l’ensemble, déjà remporté la bataille. Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils ne veulent pas admettre qu’ils ont « sous-estimé le potentiel d’escalade », pour reprendre votre expression. Mais il est également possible qu’ils espèrent tirer de cette guerre livrée par d’autres des bénéfices technologiques et économiques, ainsi qu’une plus grande cohésion interne. Cela ne se produira évidemment pas, mais l’espoir meurt en dernier – après les Ukrainiens qui, selon von der Leyen, « meurent pour nos valeurs ».
Certains soupçonnent que Trump pourrait exploiter cette guerre pour peser, d’une manière ou d’une autre, sur les élections de mi-mandat en novembre. Des considérations de politique intérieure ont-elles pu jouer un rôle ?
C’est possible : les guerres servent souvent à souder son propre camp et à discréditer les opposants en les présentant comme des traîtres. Pourtant, cette guerre n’est pas soutenue à l’intérieur. Aux États-Unis, beaucoup pensent que Trump s’y est laissé entraîner par Israël et le lobby pro-israélien, séduits par la promesse d’une guerre-éclair. On ignore, bien sûr, quels éléments compromettants Netanyahu pourrait détenir sur lui. Il faut aussi rappeler – ce que l’on oublie souvent en Allemagne – que les États-Unis sont pratiquement invulnérables sur leur propre continent, protégés par deux océans et n’ayant que deux voisins, au nord et au sud, tous deux sous leur influence. Cela leur permet de s’en sortir sans frais dans toutes leurs aventures internationales, même les plus injustifiées et absurdes – guerre du Vietnam, invasion de l’Irak – car, en cas d’échec, ils peuvent simplement se replier sur leur territoire, hors de portée de leurs adversaires. Cela explique aussi pourquoi ils entretiennent, pendant des décennies, une rancœur persistante envers des États jugés récalcitrants – Cuba, Iran, Afghanistan. Quelle que soit l’issue de leurs interventions, ils n’ont ni réparations à verser, ni comptes à rendre, ni leçons à retenir.
En janvier, Trump a appelé à porter les dépenses de défense à 1 500 milliards de dollars, soit une augmentation de plus de 50 % par rapport au budget actuel (900 milliards), déjà de loin le plus élevé de l’histoire. On peut supposer qu’il souhaite éviter que les responsables militaires ne s’interrogent sur la pertinence de « bombarder l’Iran jusqu’à le ramener à l’âge de pierre », alors même que ce pays n’a rien fait aux États-Unis et n’aurait jamais pu le faire.
Beaucoup voient des motivations personnelles derrière la décision de Netanyahu d’attaquer l’Iran, estimant qu’il cherche à échapper à des poursuites pour corruption en s’inscrivant dans une logique de guerre permanente.
C’est possible. Ou bien il cherche à assurer sa réélection. Mais il ne faut pas surestimer la dimension personnelle. La destruction de l’Iran est un objectif ancien et largement partagé en Israël. L’Etat juif entend demeurer la seule puissance nucléaire en « Asie occidentale » (selon la terminologie iranienne). Si les États-Unis venaient à se retirer de l’alliance, Israël n’hésiterait pas, en cas de nécessité, à recourir à l’arme nucléaire. À quoi servirait sinon cet arsenal ? (Les sous-marins capables d’emporter des charges nucléaires ont d’ailleurs été fournis par l’Allemagne.) On ne peut exclure que Trump participe à cette guerre parce que ses services de renseignement – ou Netanyahu lui-même – l’ont averti qu’Israël pourrait recourir à ses capacités nucléaires en cas d’escalade.
Trump a rencontré peu de résistance de la part de l’Union européenne. Seul le Premier ministre espagnol s’est exprimé de manière claire et nette. Pourquoi l’UE est-elle si faible ?
L’Union européenne n’est pas un État et ne le sera jamais. Elle n’est guère écoutée et ne compte pas. Quant à ses États membres, leurs intérêts et leurs lignes divergent profondément. La France entretient des liens étroits avec le Liban et se perçoit comme son protecteur. L’Espagne dispose de relations anciennes, principalement culturelles, avec le monde musulman. L’Allemagne, pour sa part, entretient une relation particulière bien connue avec Israël et son « droit à l’existence », dont elle laisse la définition à Israël lui-même – tant sur le plan territorial que sur celui de l’ordre interne. Avant d’envisager l’usage de l’arme nucléaire, Israël ferait sans doute appel à l’Allemagne pour un soutien militaire, au nom de la « raison d’État » allemande. Aucun autre État membre, à l’exception peut-être des Pays-Bas, n’y serait favorable.
Le chancelier allemand Merz a d’abord soutenu l’attaque, puis affirmé qu’il ne s’agissait pas de « notre guerre ». S’inscrit-il dans la continuité de Gerhard Schröder ?
Tout dépend de ce qu’on entend sous la « continuité ». Schröder a certes refusé, avec Chirac, de participer à l’invasion de l’Irak par Bush fils. Mais l’Allemagne, sous sa direction et celle de Fischer, a soutenu Washington à de très nombreuses reprises, notamment dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », lorsque Steinmeier, alors chef de la chancellerie, a autorisé l’utilisation de la base de Ramstein pour chaque vol – y compris ceux destinés à transférer des détenus vers Guantánamo.
Angela Merkel aussi, d’abord avec Sarkozy puis avec Hollande, a tenté de se distancier de certaines initiatives américaines – en Syrie ou en Ukraine (Minsk I et II). En 2011, son ministre des Affaires étrangères, Westerwelle, s’est abstenu lors du vote du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant l’intervention en Libye. Pourtant, 40 000 soldats américains sont stationnés en Allemagne dans le cadre de l’OTAN, ainsi que des bombardiers à capacité nucléaire et leurs armes associées. De plus, Wiesbaden abrite le centre de commandement des opérations américaines au Moyen-Orient, y compris les bombardements actuels contre l’Iran. Merz ne s’y est pas opposé. À cet égard, il s’inscrit bien dans la lignée de ses prédécesseurs ; il appartiendra aux historiens de lui donner une définition précise.
Ne serait-il pas dans l’intérêt de Merz de s’opposer plus fermement à Trump et Netanyahu ? Les experts redoutent la pire crise énergétique de l’histoire.
Il le devrait, absolument. D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement d’une crise énergétique. Nous parlons d’un embrasement mondial ; à côté de cela, on serait tenté de dire que ce n’est « que » du pétrole – et, en cas d’extrême nécessité, on pourra toujours s’en procurer auprès de la Russie. Nous ne pouvons que spéculer sur les décisions à venir de Trump et Netanyahu. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’ils n’écouteront pas un chancelier allemand, sachant pertinemment qu’au final celui-ci s’alignera, quelle que soit la décision prise.
Peut-on qualifier cette guerre de guerre mondiale, même en l’absence de blocs structurés comme au XXe siècle ?
Toutes les guerres sont différentes. La Première Guerre mondiale a entraîné l’effondrement des empires européens ; la Seconde visait à vaincre deux puissances régionales, l’Allemagne et le Japon, qui cherchaient à dominer leurs « zones d’influence », selon l’expression de Carl Schmitt. Il en a résulté un monde bipolaire dominé par les États-Unis et l’URSS, chacun à la tête de son empire – l’un expansif, l’autre contenu, jusqu’à sa dissolution relativement pacifique à la fin du XXe siècle. S’ensuivirent plus de trente années d’un monde unipolaire, où la puissance dominante était en guerre quasi permanente quelque part – ce que l’on appelait alors « stabilité ». Aujourd’hui, nous assistons à la désagrégation de cette superpuissance, incapable de choisir entre le repli et la résistance à son déclassement, mais inclinant de plus en plus vers cette dernière.
Si cette logique devait conduire à une troisième guerre mondiale, à quoi pourrait-elle ressembler ?
Les États-Unis attaqueraient la Chine afin de tenter d’enrayer son ascension jusqu’alors irrésistible. Selon la doctrine actuelle de la sécurité nationale américaine, il ne doit exister aucune puissance au monde à égalité avec les États-Unis. À cette fin, ils exerceraient notamment des pressions sur la Russie depuis l’Europe occidentale – ou feraient agir l’OTAN en ce sens – afin de l’empêcher de soutenir la Chine, et contraindraient la Chine à détourner des ressources pour soutenir la Russie. Le Japon et l’Europe de l’OTAN, en particulier l’Allemagne, seraient amenés à se ranger du côté des États-Unis.
Israël, quant à lui, saisirait l’occasion pour détruire de manière irréversible les États et les peuples de son voisinage ; déjà, la guerre contre l’Iran ne peut durer assez longtemps aux yeux de Tel-Aviv, car, dans son ombre, l’annexion et le nettoyage ethnique de Gaza, de la Cisjordanie et du sud du Liban peuvent se poursuivre sans être remarqués. Tout le reste se trouve, comme le disait Clausewitz, dans le brouillard du champ de bataille en expansion.