2/10/2026
Comment la gauche a trahi
Au fond, c'est une grande question à laquelle la réponse n'est pas tout à fait simple.
On peut toujours dire que c'est à cause de dirigeants traîtres que la gauche a trahi. Mais comment expliquer que les dirigeants traîtres sont traîtres dans plusieurs partis en même temps, et que ces partis vont en chœur trahir, chacun à sa manière, avec des dirigeants qui vont s'affronter les uns les autres, sans trahir moins pour autant.
On ne peut pas comprendre si l’on ne remonte pas aux origines de tout cela.
Aux origines, nous en avons précisément deux, des origines, qui sont tout à fait différentes.
D’un côté, nous avons le mouvement ouvrier qui se constitue à travers la révolution industrielle. Elle va arracher aux campagnes des millions de paysans pour en faire des travailleurs salariés et les installer dans des conditions très inconfortables dans les villes. Des villes où ils seront exploités par des patrons. Des bourgeois industriels qui possèdent les usines mais qui sont eux-mêmes sous la coupe des bourgeois financiers, qui possèdent l'argent. Ce mouvement ouvrier va essayer de défendre les intérêts matériels et moraux de ces ouvriers. C’est-à-dire prioritairement essayer de leur permettre de vendre le plus cher possible au patron leur force de travail, qui est la seule richesse personnelle dont ils disposent pour vivre, et améliorer leurs conditions de travail. Ils constitueront d’abord, dans la difficulté, des organismes plus ou moins informels. Puis, lorsque l'interdiction des syndicats sera levée, ils formeront des syndicats, des caisses de grève, des mutuelles.
D’un autre côté, nous avons l'aile éclairée de la bourgeoisie qui a remporté la Révolution, à travers ses soubresauts de 1789, 1830 et 1848. Cette aile éclairée, elle se sent la continuité des philosophes des Lumières. Elle se sent une mission historique : faire avancer la société humaine vers le progrès. Non seulement le progrès technique et scientifique, mais aussi le progrès humain. Elle pense que le progrès humain ne va pas sans la Liberté et l’Égalité qui doivent conduire à la Fraternité. Elle y est plus attachée qu’à la rentabilité immédiate du capital. C'est le courant Républicain progressiste, dont l'origine n'a rien à voir avec le mouvement ouvrier.
La politique de « lutte des classes », pratiquée – selon ses propres mots – par Adolphe Thiers, représentant de l'autre aile de la bourgeoisie, celle qui ne s'intéresse qu'à la rentabilité du capital, conduit à la Commune de Paris, c'est-à-dire une révolution communiste, écrasée dans le sang.
Les classes dirigeantes de la société comprennent bien qu'une politique d'affrontement de classe va produire de nouveaux évènements sanglants, et à répétition. Il faut donc organiser la vie politique, la vie publique, de façon à ce que toutes les classes puissent être représentées dans le jeu parlementaire notamment, et pour cela constituer des blocs politiques qui puissent intégrer d'un côté, les ouvriers, de l'autre, les paysans et les commerçants, qui sont la majorité du peuple, qui n'est pas composée de bourgeois.
C'est la naissance de la gauche et de la droite, telles que nous les connaissons.
Les termes de gauche et de droite viennent du 11 septembre 1789 au cours duquel un vote se fait sur le veto du roi. Se mettent à droite ceux qui pensent que le roi peut avoir un veto sur les décisions de l’Assemblée, se mettent à gauche de la salle, ceux qui pensent que le peuple est souverain et que le droit de veto du roi n'a pas de sens. On voit bien d'un côté l’aile progressiste de la bourgeoisie qui va remporter cette révolution, et de l'autre côté, une aile autoritaire qui pense que le peuple doit d'abord être encadré, et que ses intérêts sont prioritaires sur une vision idéologique idéale de « peuple souverain ».
Mais ce n'est pas du tout ce qui structure la vie politique du XIXe siècle. Ce n'est qu’à la fin que l'on redécouvre ces termes et que l'on va en faire le cœur de la vie politique, le cœur de la vie publique, et même de grandes catégories psychologiques, parfois.
On va installer, à travers la IIIe République, un bloc comportant la bourgeoisie éclairée et le mouvement ouvrier que l'on va intégrer au jeu parlementaire, autant que faire se peut et tout cela s'appellera « la gauche ». On va installer un autre bloc avec une bourgeoisie plus âpre au gain qui va s'attacher plus spécifiquement à la défense de l’Ordre et de la Nation, avec l'ambition de rentabiliser le plus possible son grand capital, en encourageant le paysan ou le petit commerçant à rentabiliser son petit capital, en se méfiant des rêves idéologiques d'une gauche qui n'est généreuse qu'en paroles, puisqu’elle ne crée pas assez des richesses qu’elle veut distribuer.
Et puis vont ainsi se constituer des appareils politiques. On va se préoccuper de la gauche puisque c'est là notre souci. C'est en avril 1905 que fusionnent une série de petits mouvements issus du mouvement ouvrier ou de groupes plus idéologiques, autour de Jules Guesde et Jean Jaurès, pour former le Parti socialiste.
À partir de là, se constitue un appareil qui va se renforcer progressivement. Il va se diviser à la suite de la Révolution russe en Parti communiste et Parti socialiste, mais qui vont tous deux devenir de puissants appareils. Ils vont avoir à leur tête des personnalités issues du mouvement ouvrier et – surtout pour les socialistes – de l’aile progressiste de la bourgeoisie. Au Parti communiste, à la place de bourgeois éclairés, ce sont les agents de l’Union soviétique qui occuperont la même place qu’eux dans ces appareils.
Pendant plusieurs décennies, les intérêts des uns et des autres vont plus ou moins cheminer en parallèle.
Bien sûr, il y aura l'épisode de la Seconde Guerre mondiale où beaucoup de communistes soutiendront surtout l’Union soviétique qui ne sera pas dans la Résistance avant 1941, et beaucoup de socialistes soutiendront surtout la paix, c'est-à-dire l'armistice de Pétain en 1940.
Mais à la sortie de cette guerre, le Parti socialiste, comme le Parti communiste auront chacun un bon million d'adhérents, ce qui donnera à ces appareils la force et la stabilité de s'installer durablement dans la vie française comme des éléments incontournables de la société, et tout le monde a envie d’oublier les démêlés de la guerre.
Cela ne va pas sans crises, les communistes auront les divers soulèvements des populations de l’Est européen contre l'Union soviétique qui viendront les affaiblir, les socialistes auront leur participation enthousiaste aux guerres coloniales, qui manqueront de les tuer.
Mais à la sortie des soubresauts de Mai 68 – qui est le plus loin où remonte à notre époque, la mémoire collective de la société – ils trouveront la voie pour s’associer dans une perspective d'alternance et d'arrivée au gouvernement du pays.
De 1972 à 1981, la montée vers le pouvoir va renforcer ces appareils, qui deviendront des forces autonomes. Mais ce sont surtout les changements de la société, qui vont porter l’essor de ces appareils.
Une croissance sociologique des ouvriers et des employés sera causée :
• par l'entrée des femmes sur le marché du travail ;
• la prolétarisation d'activités liée à l'État qui étaient occupées auparavant par les fameux « ronds de cuir » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, et qui seront assurées par des employés dont la condition se rapprochera de plus en plus des employés du secteur privé tertiaire ;
• l’augmentation massive du nombre d’enseignants, qui bien que très diplômés ne seront pas traités comme des cadres supérieurs mais comme des employés disposant d’une certaine autonomie dans leur travail.
Cette croissance massive de la population active, sa prolétarisation, c'est elle qui va porter à la fois le développement du mouvement ouvrier syndical et le développement de ses appareils politiques. Ce sont ces changements qui feront imploser le syndicalisme confessionnel de la CFTC et donneront naissance à la CFDT, ce sont eux qui apporteront le carburant des Assises du Socialisme qui verront les dirigeants de la CFDT rejoindre le PS, ce sont eux qui donneront corps au projet de « grande alternance » qu’était celui de l’Union de la gauche.
Comme l'anthropologie et la sociologie nous le montrent, au bout d'un certain temps, des appareils constitués dans un but et pour une fonction précise, pour servir des populations ou des ambitions morales ou politiques, finissent par ne plus avoir comme objectif que leur perpétuation comme structure et leur renforcement comme appareil. L'exemple de l'église catholique, avec l'appareil du Vatican et sa banque, dont les dirigeants peuvent parfois finir pendus sous des ponts de Londres, montre que ce n'est pas forcément l'adoration de la Vierge et le service du Seigneur, qui dominent la vie de cet appareil, pourtant créé dans cette intention, il y a fort longtemps.
L'appareil du Parti communiste n’arrivera pas à se séparer de l'Union soviétique, dont la direction lui est structurellement liée, et il sombrera progressivement avec lui. Le moment clé étant l'élection de 1978 où la gauche est majoritaire au premier tour, et où il déclare, après la visite de l'ambassadeur Zorine auprès de Valery Giscard d'Estaing, que les socialistes ont trahi et qu’il convient de ne pas voter pour eux au second tour, ce qui permettra de maintenir la majorité du Parlement à droite. Dès lors, son effondrement sera systématique, régulier et quasi-total.
Ce fut sa manière de trahir les millions de travailleurs qui avaient voté pour lui pendant tant d'années, en imaginant que c'était « le grand parti des travailleurs » et pas le grand appareil inféodé aux gérontes cyniques de Moscou.
Voilà pour la trahison de l'appareil communiste, dont la source a été plus clairement visible au moment de sa disparition. Aujourd'hui, il lui reste un siège social, largement loué à des entreprises privées et qui fait vivre un groupuscule qui, profitant du passé, a encore un véritable accès aux médias, ce qui donne le sentiment qu'il existe encore, mais les millions de salariés, d'ouvriers, d'employés, qui avaient mis leur confiance dans ce parti pour qu'avance la société et l'émancipation des travailleurs, eux ils ont été abandonnés par les Communistes.
Pour le courant socialiste et les diverses déclinaisons que présente cet appareil aujourd’hui : écologistes, mélenchonistes et divers groupuscules qui gravitent autour, le mouvement a été plus subtil.
La question clé est apparue plus tard que pour les communistes. Puisqu'ils sont arrivés au gouvernement, qu’ils ont conquis la Présidence, ils ont été confrontés à l'épreuve du pouvoir. Dans cette épreuve, deux courants sont apparus : ceux qui ont pensé qu'ils devaient avant tout jouer le rôle qu'ils s'étaient assigné historiquement et qui leur avait permis de devenir majoritaire, à ce moment-là cela se manifestait sous le nom de leur programme « Changer la vie », et ceux qui ont pensé qu'ils devaient s'adapter à l'État et aux intérêts de la bourgeoisie financière dominante.
Finalement, ceux qui étaient les plus proches de l'aile éclairée de la bourgeoisie étaient les seconds, alors que les premiers semblaient attachés au lien au mouvement ouvrier. La bataille eut lieu autour du tournant néolibéral de 1983-1984, qui fut présenté à l'époque sous l'apparence fallacieuse d'une « parenthèse » qui ne fut jamais refermée. Le programme en était d'échanger la perspective de « changer la vie » contre celle de « construire l'Europe », utilisant la vision de l'Europe de Victor Hugo, que partageaient largement les Français, pour mettre cette expérience gouvernementale au service des intérêts les plus concentrés du capitalisme, au lieu d'être un grand moment de l'évolution de la condition des catégories populaires, comme cela avait pu être tenté pendant les premiers mois de l'alternance.
Les conséquences furent rapidement l'exil de l'électorat des ouvriers et des employés vers l'abstention.
C'est alors que cet appareil inventa le Front National et la théorie du retour du fascisme, pour créer une déstabilisation des appareils de droite qui les empêcherait de reprendre la Présidence et permettrait donc à l'appareil socialiste de continuer à s'engraisser au pouvoir, en ayant largement rompu avec les raisons qui avaient présidé à sa création et à son arrivée aux affaires : « Celui qui n'accepte pas la rupture, celui qui ne consent pas à la rupture avec l'ordre établi, politique, cela va de soi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste », la célèbre phrase de François Mitterrand, phrase clé du congrès de reconstitution du Parti socialiste en 1971 après son autodestruction dans la guerre d'Algérie.
Il restait à fabriquer un narratif pour justifier tout cela. Car les appareils politiques qui veulent se maintenir au-delà ou à l'encontre de ce qui a été la cause de leur création et de leur succès, ont besoin d'un narratif. Un « storytelling » qui permet aux dirigeants de garder la tête plus ou moins haute, et à une partie de leur électorat, de ne pas les abandonner tout de suite, ni tout à fait. Il s'agit de contribuer à maintenir un doute sur la trahison ou la culpabilité des dirigeants, doute qui permet de faire fonctionner au mieux l'appareil dont la finalité est devenue exclusivement lui-même.
C'est Bill Gates, en finançant la Fondation Terranova, qui donnera ce narratif. Celle-ci fera fond sur la réalité de transformations sociologiques dans le monde du travail, notamment celles engendrées par le choix de désindustrialisation de la France. Elle expliquera que les ouvriers et les employés ne sont plus la base sur laquelle s’appuyer. Qu’ils sont devenus réactionnaires et votent pour l'extrême droite fasciste. Que donc, le vrai progressisme, le vrai progrès, est de se tourner vers les minorités qui sont la chance de l'avenir, et la chance du pays : les immigrés, les minorités sexuelles, et toutes les minorités que l'on pourra trouver, et dont on exaltera le droit à la différence, de façon à déconstruire une société dont les traditions ralentissent la croissance du profit pour les milliardaires qui se sont installés à la tête du capitalisme. Car au fond la grande minorité que défend la fondation socialiste soutenue par Bill Gates, c'est la minorité des ultra-riches et de ce point de vue, elle la défend bien.
Cette fois, c'est la fin de « la gauche » voulue par la IIIe République, puisque c'est la séparation officielle entre le mouvement ouvrier d'une part et la bourgeoisie « progressiste » d'autre part.
C'est donc tout naturellement que cette bourgeoisie « progressiste » s’élancera selon ses tropismes propres :
• une partie se lancera derrière Emmanuel Macron dans sa politique, dite « progressiste » de destruction du pays, de son industrie et de l'héritage du Conseil national de la Résistance ;
• une autre partie se lancera sous la bannière « écologiste », dans une politique fiévreusement antipopulaire comme l’interdiction des villes aux pauvres et à leurs voitures, la forte augmentation du prix de l’énergie, la destruction de paysages ;
• et une troisième partie se lancera à l'assaut de la classe ouvrière en tentant d’ensevelir les rapports de classes sous les rapports de races et vantant le « grand remplacement », comme la créolisation, dont Jean-Luc Mélenchon dit que le premier pas qu'il faut soutenir, est l'apparition massive d'enseignes commerciales en anglais dans les rues de France.
Les ouvriers et les employés seront orphelins sur le plan politique, mais aussi sur le plan syndical, car les appareils syndicaux liés à ces appareils politiques, ayant perdu leurs repères, vont se tourner vers les financements de l’Union européenne pour faire vivre des appareils dont le souci de la condition ouvrière ne deviendra plus du tout une préoccupation des dirigeants, même si, à la base, des sections syndicales peuvent ressembler à de vraies sections syndicales.
Voilà comment la gauche a trahi les espoirs qui avaient été mis en elle. Voilà pourquoi les appareils qui exploitent la marque « gauche » ne représentent plus rien au regard de l’histoire de ce que fut ce courant dans la vie politique française.
Devant cette trahison, complète et systématique, il ne restera aux catégories ouvrières et populaires que la Nation comme seule richesse, c'est d'ailleurs ce qu’exprimait Jean Jaurès, il y a plus d'un siècle en construisant la mère de toutes ces formations qu’était le Parti socialiste de 1905.
Les intérêts bien compris du capital le plus dynamique et le plus concentré sont de mettre fin aux nations européennes pour « construire l'Europe ». Cela a conduit la droite à basculer, elle aussi, dans cette perspective et à abandonner la Nation qui était le cœur de la justification de ses propres appareils, elle a laissé ainsi orphelines les catégories sociales qu'elle pouvait rassembler.
Devant ce vide, la tradition française est de se tourner vers un Bonaparte qui pourrait remettre de l'ordre dans la société. Mettre fin aux trahisons de toutes parts et faire que les efforts réalisés par la population bénéficient à la Nation et en retour à sa population.
Une personne aujourd'hui est en position de répondre à cette demande, c'est Marine Le Pen et c'est la raison de son succès. Mais c’est une autre histoire…


















