Paul Zeppenfeld
20/3/2026
Pourquoi tant de duplicités face à l’intervention militaire en Iran ?
Analyse de l’opposition systématique à l'intervention en Iran, en fonction des opinions et des clivages politiques. Ou comment l’art de l’indignation sélective et du confort moral atteint parfois des sommets.
Depuis 47 ans et hormis la guerre des Douze Jours de juin 2025, l’Iran n’avait subi aucune attaque armée d’Etats qu’il désignait comme ses ennemis, alors qu’on peut lui imputer une centaine d’attaques terroristes à travers le monde, dont les actions meurtrières contre la France au Liban en 1983 et sur le sol français en 1985-86, mais aussi contre des intérêts américains et israéliens, que ce soit directement ou par le biais de ses proxies.
Du point de vue israélien, l’Iran constitue une menace existentielle puisqu’il n’a jamais reconnu l’Etat hébreu, qu’il nomme « entité sioniste » tout en appelant à sa destruction. Passant d’une guerre de l’ombre à une guerre ouverte, la légitimité de l'opération militaire israélienne est donc incontestable. Pour les États-Unis, la menace est moins tangible même si les mollahs appellent aussi à la destruction du « grand Satan ». Néanmoins, les Américains gardent un souvenir douloureux de la prise d’otages de leur ambassade à Téhéran (novembre 1979 à janvier 1981) et de l’attaque d’un camion suicide commanditée par l’Iran qui tue 241 militaires américains à Beyrouth en 1983. En revanche, la volonté irréfutable de l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et les preuves d’enrichissement de l’uranium représentent une menace directe pour les Américains et leurs alliés qui pourrait justifier une attaque préventive.
L’Iran des mollahs est donc un Etat terroriste qui menace ses ennemis de destruction, tout en cherchant à se doter de l’arme nucléaire. De surcroît, ce régime tyrannique écrase dans le sang toute contestation populaire. Nonobstant, en France, les réactions à l’intervention armée sont le plus souvent timorées voire réprobatrices : les uns, plutôt à gauche, usent d’une myriade de prétextes dictés par l’idéologie ; les autres adoptent une posture plus souverainiste, teintée d’esprit munichois.
A gauche, on retrouve le refus de toute ingérence lorsqu’un régime arabo-musulman est sur la sellette. Par travestissement de l’anticolonialisme, par racialisme et avant tout par électoralisme, les représentants de cette gauche Terra Nova se font aussi discrets qu’ils sont tonitruants quand un de ces régimes subit les assauts d’une démocratie occidentale ou d’Israël. L’assassinat de plus de 30.000 jeunes iraniens innocents en deux jours n’a pas provoqué chez eux le moindre bougé, comme c’était déjà le cas à chaque fois qu’une répression ou un massacre fut perpétré par un Etat musulman. Il est vrai que la théocratie iranienne est la matrice de l’idéologie islamo-gauchiste à laquelle s’est soumise à des degrés divers la gauche occidentale. Ce soutien tacite au régime iranien n’a donc rien d’étonnant pour qui se souvient qu’elle se rangea avec ferveur du côté des régimes totalitaires tout au long du XXe siècle. Aujourd’hui l’aveuglement volontaire du camp du Bien le conduit à abandonner son étendard humaniste – un de ses mantras favoris – et son attitude est révoltante devant le massacre d’une jeunesse sans défense.
Par médias interposés, cette gauche s’efforce de monter en épingle le bombardement accidentel ayant entraîné la mort de 175 jeunes filles dans une école. Pourtant on ne les entendait pas lorsque des adolescentes iraniennes étaient battues à mort pour ne pas avoir correctement couvert leurs cheveux. On voit ces derniers jours des forces de sécurité prendre place dans des cours d’école et des drones tirés à partir de zones civiles densément peuplées. Les Gardiens de la révolution cherchent-t-il à gagner à leur cause les marchands de la cause palestinienne ?
Moins honteuse et plus véhémente est l’invocation du droit international par ceux qui, dans un double jeu, revendiquent son application en sachant parfaitement qu’aucune résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ne serait votée à cause du veto chinois et russe, tout en clamant pour faire bonne figure leur opposition au régime des ayatollahs. Il s’agit pourtant du même droit international, si éloigné des standards de la politique étrangère iranienne depuis un demi-siècle. S’arc-bouter sur ces règles de droit au profit d’un Etat qui les viole avec autant de constance relève de la duplicité chez ceux qui avaient approuvé l’intervention militaire de l’OTAN en Serbie sans demander l’avis du Conseil de sécurité ainsi que le veto à la résolution du Conseil condamnant cette intervention ! Autres temps, autres mœurs, à la fin du siècle dernier la gauche avait popularisé le droit d’ingérence, d’abord humanitaire puis militaire avec le R2P (Responsabilité de protéger) lorsque des crimes étaient commis contre une population.
Plus rares sont ceux qui, en toute mauvaise foi, prétendent que l'Iran était sur le point d'accepter un accord lors des négociations d’Oman, alors qu'il avait exclu trois des quatre points clés imposés par Donald Trump : le programme de missiles balistiques, la question des proxies et la situation des droits de l’homme. Sur le dossier nucléaire, l’Iran usait comme à son habitude de procédés dilatoires visant à simuler une ouverture diplomatique et à diviser l’opinion publique américaine.
Sur l’autre bord de l’échiquier politique, c’est d’abord le principe de souveraineté des Etats qui est appelée à la rescousse. Protégée par le droit international, cette souveraineté exclut toute intervention extérieure, sauf agression et application d’un accord de défense ou vote d’une résolution de l'ONU. Dans le cas de l’Iran, ce mécanisme est donc inopérant et revient à accorder un totem d’immunité à un régime criminel qui massacre sa population sur son propre territoire.
Ces thuriféraires du statu quo s’inquiètent le plus souvent des conséquences imprévisibles d’une opération militaire. Friands de comparaisons hasardeuses, ils citent les interventions américaines qui se sont soldées par des échecs. Le Vietnam bien sûr, mais aussi l’Afghanistan et l’Irak, où le déploiement terrestre des GI’s n’a pas permis d’instaurer la démocratie, alors que le but poursuivi était avant tout la chute de l’empire soviétique et, avec les « faucons », la captation d’intérêts économiques.
Sur leur lancée, ils affirment que toute intervention extérieure provoque le chaos voire la guerre civile, deux situations qui seraient donc pires qu’une dictature sanguinaire ? L’Irak, la Syrie et la Libye sont régulièrement montrés comme exemples de renversement de régime aux conséquences désastreuses. Mais dans quel cas le régime renversé était-il préférable au nouveau ? Pour les populations, ces nouveaux régimes paraissent moins oppressifs, mais pour les Occidentaux s’ouvre une période d’instabilité et une nouvelle relation est à construire avec des dirigeants souvent hostiles. Pour ces raisons cyniques, on surprend les non-interventionnistes à regretter Saddam Hussein et Kadhafi, à préférer Bachar El Assad à El Joulani et à ne pas souhaiter d’intervention en Iran.
On entend donc que le nouveau régime pourrait être plus répressif et encore moins coopératif avec le monde libre. Dans le cas de l’Iran, on a pourtant du mal à concevoir un régime suscitant encore plus d’effroi et de défiance à l’égard de l’Occident. En outre, il n’y aurait pas d’homme providentiel, de successeur naturel plébiscité par le peuple. Reza Pahlavi, fils du dernier chah, serait l’élu de la diaspora iranienne sans expérience politique ni soutien partisan. Il possède pourtant un atout qui devrait faire taire ses détracteurs : il souhaite simplement accompagner la transition vers la démocratie et exclut de refonder une dynastie.
Les mêmes pointent aussi le risque d’embrasement régional alors qu’on ne pratique plus d’automaticité d’application des traités de défense mutuelle. Les mollahs ont-ils envisagé de globaliser le conflit en agressant les Etats voisins alliés des Etats-Unis ou mènent-ils déjà une politique de la terre brûlée en ciblant les sites énergétiques ? Seul Israël a décidé de riposter avec fermeté aux roquettes du Hezbollah lancées depuis le Liban. Les pétromonarchies font le dos rond en souhaitant ardemment que les frappes se poursuivent jusqu’à la chute de la mollarchie.
Chez les militaires, l’argument massue répété ad nauseam pour exprimer leur scepticisme est qu’on ne peut renverser un régime sans envoyer des troupes au sol. D’évidence cela semble préférable lorsque l’appareil répressif compte plusieurs centaines de milliers de gardiens de la révolution et de supplétifs bassidjis. Mais c’est oublier l’état de désespoir et la détermination inébranlable d’un peuple exsangue. C’est aussi ne pas tenir compte de l’infiltration à grande échelle des structures de l’Etat iranien par les services spéciaux israéliens et américains, ni d’une possible défection de l’armée, dont la fidélité au régime n’est pas acquise. C’est oublier encore qu’aucune intervention terrestre n’a eu lieu en Libye, ni en RDA puis dans l’ensemble des Etats du pacte de Varsovie pour faire chuter les régimes communistes. Ces régimes étaient à bout de souffle, lâchés par leurs soutiens, illégitimes et haïs de leur population, à l’instar de la république islamique. Pour sceller leur argumentation, ces officiers devenus commentateurs médiatiques se lancent parfois dans une surestimation manifeste des capacités militaires de l'Iran, quand ils ne juxtaposent pas la carte de l’Iran sur celle de L’Europe pour nous convaincre que même avec des troupes au sol, on ne prendra pas possession d’un territoire aussi vaste, peuplé de 90 millions d’habitants.
Dans le même esprit défaitiste, ils nous répètent que Donald Trump n’a pas défini de buts de guerre, empêchant ainsi par définition l’objectif d’être atteint. Mais peut-on faire mine d’ignorer que l’objectif n’a pas besoin d’être clamé à tue-tête pour exister, qu’il s’agit selon toute vraisemblance d’un changement de régime par des hommes inféodés à la politique et aux intérêts économiques américains et garantissant la sécurité d’Israël ; et dans une hypothèse basse, d’empêcher durablement l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Pete Hegseth, secrétaire américain à la Guerre, a été assez clair : « Nos ambitions sont réalistes… Détruire les missiles offensifs iraniens, détruire la production de missiles iraniens, détruire leur marine et leurs autres infrastructures de sécurité, et ils ne posséderont jamais d’armes nucléaires. »
Enfin, l’antiaméricanisme, vieille tradition du Quai d’Orsay traversant tout le spectre politique, est aussi un puissant moteur – souvent inavouable – de l’opposition à l’intervention américaine, par aversion de l’empire américain pour tout ce qu’il représente et par crainte d’une hégémonie qui rappelle en creux la grande nation que fut la France.
En France, Emmanuel Macron et son ministre des Affaires étrangères, soutenus par des personnalités qui se démarquent par leur antiaméricanisme et leur tropisme pro-arabe, s’efforcent de prôner une « troisième voie » gaullienne, visant à faire entendre l’originalité de la position française et retrouver son rang de puissance médiatrice. Mais cette manifestation apparaît bien tardivement alors que ces acteurs sont restés silencieux face aux crimes du régime des mollahs et que la France a été le dernier pays de l’UE à lever son opposition à l’inscription des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes.
Contrairement à l’invasion de l’Irak en 2003, le chef de l’Etat n’a pas été prévenu du déclenchement des opérations par le président américain, qu’il a dénoncées car étant selon lui « en dehors du droit international », mais tout en reconnaissant la responsabilité du régime iranien. La France n’aura donc qu’une mission défensive, visant à protéger ses intérêts et ceux de ses alliés régionaux. C’est une posture qui reflète finalement assez fidèlement l’hésitation des Français, qui souhaitent à 86% la chute du régime des mollahs, mais n’approuvent l’intervention militaire qu’à 51% (sondage CSA du 4 mars 2026).







