Jean Mizrahi
10/6/2026
Bulle ou pas bulle ?
L'IPO de SpaceX envoie un double message.
- Le premier est que le marché est aujourd'hui prêt à valoriser une entreprise plus de 1 000 milliards de dollars sur la personnalité de son dirigeant, ses succès passés et des promesses de croissance qui, pour partie, restent encore lointaines.- Le second est que l'IA va continuer à absorber des quantités considérables de capitaux.
Je suis partagé sur les conséquences à court et moyen terme.
Je suis totalement convaincu par l'importance paradigmatique de l'intelligence artificielle. Je me suis abonné à un grand nombre de plateformes pour tester ce qui existe, y compris dans la génération d'images et de vidéos, parce que j'aime toucher pour comprendre. À mes yeux, l'IA est bien plus importante que n'importe laquelle des révolutions industrielles que nous avons connues. Pour la première fois, une technologie ne remplace pas seulement la force physique de l'homme, mais aussi sa pensée. Demain, avec les robots humanoïdes, elle remplacera également ses gestes. Le monde va changer. Radicalement. Je suis beaucoup moins convaincu par les projets spatiaux, mais je préfère rester modeste et dire que je ne sais pas tout.
Que l'IA soit une révolution ne signifie pas que les entreprises américaines de l'IA conserveront longtemps les valorisations extravagantes que le marché leur accorde aujourd'hui. C'est là que réside, selon moi, la question.
N'oublions jamais que le cerveau humain, qui n'est finalement pas si mal conçu, tient dans quelques centaines de centimètres cubes et fonctionne avec une consommation d'énergie dérisoire. Nous sommes peut-être en train de construire des machines qui mobilisent des milliers de mégawatts pour reproduire un cerveau qui fonctionne avec quelques dizaines de watts. Il est difficile d'imaginer qu'une telle situation constitue un optimum économique de long terme.
L'IA continuera évidemment à progresser, probablement à un rythme encore très élevé. Les algorithmes deviendront plus performants, plus compacts, plus efficaces. La vraie question est ailleurs : ce gain de performances justifiera-t-il indéfiniment une croissance exponentielle des investissements ? Je n'en suis pas certain. J'ai plutôt le sentiment qu'une grande partie des usages courants sera bientôt assurée par des modèles beaucoup plus petits, beaucoup moins coûteux et largement optimisés. Autrement dit, l'IA va probablement suivre le chemin de toutes les grandes révolutions technologiques : elle finira par se banaliser. Et lorsque la technologie devient une commodité, la concurrence devient féroce.
On le voit déjà avec plusieurs modèles chinois qui offrent des performances remarquables pour des coûts dix à vingt fois inférieurs. Certes, il est plus agréable de rouler en Rolls-Royce. Mais a-t-on réellement besoin d'une Rolls pour aller faire ses courses ? Aujourd'hui, les grandes entreprises de l'IA vendent avant tout de l'espoir : l'espoir d'un progrès sans limite, donc d'une demande éternellement croissante qui permettra de soutenir des revenus et des valorisations toujours plus élevés. Je ne suis pas convaincu que cette équation tienne très longtemps.
Par ailleurs, l'IPO de SpaceX risque de produire un effet d'éviction sur le reste du marché. À une période où les banques centrales ne peuvent plus distribuer un argent gratuit comme elles l'ont fait pendant des années, chaque euro investi dans une entreprise très médiatisée est un euro qui ne sera pas investi ailleurs. La liquidité n'est pas infinie.
Enfin, tout cela dégage une odeur de déjà-vu. Des entreprises introduites sur le marché à des valorisations exotiques parce qu'elles incarnent un rêve technologique, nous avons déjà connu cela. Les révolutions industrielles sont bien réelles ; les bulles financières aussi. L'une ne protège pas contre l'autre.
Je ne crois pas une seconde que l'IA soit une mode passagère. Je pense au contraire que nous vivons probablement la plus grande révolution industrielle de l'histoire de l'humanité. Mais une révolution industrielle ne garantit pas que les entreprises qui en sont aujourd'hui les vedettes conserveront durablement des valorisations hors normes. L'histoire économique montre même souvent l'inverse.





















