Gastel Etzwane
15/10/2026
Russie : pour comprendre 2014 et 2022, il faut revenir à la catastrophe des années Eltsine
On ne peut pas comprendre la manière dont la Russie a vécu les événements ukrainiens de 2014, puis la crise qui a conduit à la guerre de 2022, sans remonter trente ans en arrière. Car la méfiance russe envers les États-Unis ne commence pas avec Vladimir Poutine. Elle s’enracine notamment dans une expérience traumatisante : les années Eltsine.
On se souvient des images de Bill Clinton et Boris Eltsine, de leurs rencontres chaleureuses, de leurs éclats de rire devant les caméras. C’était l’époque de l’amitié retrouvée entre Washington et Moscou, de la fin de la guerre froide et des promesses de prospérité grâce à l’économie de marché.
Derrière ces images rassurantes, la Russie traversait pourtant une catastrophe.
En quelques années, la production économique s’effondre. Les salaires et les retraites ne sont plus versés, des millions de personnes sombrent dans la pauvreté, des enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes. L’espérance de vie masculine chute de près de six ans entre 1991 et 1994. Un désastre humain d’une ampleur exceptionnelle en temps de paix.
Mais pendant que la population s’appauvrit, d’autres font fortune. Des entreprises publiques, des installations industrielles, des ressources pétrolières et minières passent à des prix dérisoires entre les mains d’une poignée d’oligarques. C’est l’époque des privatisations massives, souvent réalisées dans des conditions opaques, avec la complicité de responsables politiques.
Et les Occidentaux ne sont pas de simples spectateurs.
C’est précisément ce qu’a documenté l’anthropologue américaine Janine Wedel, dans son livre Collision and Collusion (1998) et son enquête The Harvard Boys Do Russia. Elle décrit les relations étroites entre les conseillers américains, notamment ceux de Harvard, financés par l’agence publique USAID, et l’entourage d’Anatoli Tchoubaïs, principal artisan des privatisations russes.
Certains de ces conseillers participaient directement à la préparation des réformes, tandis que des réseaux privilégiés, russes et occidentaux, bénéficiaient d’un accès exceptionnel aux décisions économiques. Les conflits d’intérêts révélés par la suite ont montré les graves dérives de cette assistance.
Tout cela se déroulait dans un contexte de soutien politique américain à Boris Eltsine, considéré par l’administration Clinton comme un partenaire essentiel.
Pour Washington, Eltsine était le partenaire idéal : un président affaibli, notoirement porté sur l’alcool, sous lequel s’organisait un véritable pillage des richesses russes. Tandis que la population sombrait dans la misère, les fleurons de l’économie nationale étaient bradés au profit d’une poignée d’oligarques et de réseaux financiers liés à l’Occident. Derrière les embrassades et les éclats de rire avec Bill Clinton, c’était aussi cette formidable opération de dépossession qui se déroulait.
En mai 1996, à quelques semaines de l’élection présidentielle russe, Eltsine demande personnellement à Clinton une aide financière urgente de 2,5 milliards de dollars, notamment pour payer les salaires et les retraites. Les archives américaines ont conservé cette conversation. Quelques semaines auparavant, le FMI avait approuvé un programme de prêts de plus de 10 milliards de dollars à la Russie.
Ainsi, tandis que les dirigeants occidentaux célébraient les progrès de la démocratie russe, ils soutenaient des réformes dont les conséquences sociales étaient désastreuses et dont profitaient de puissants intérêts privés, russes comme étrangers.
Il ne s’agit pas de prétendre que Washington aurait, à lui seul, organisé le pillage de la Russie. Les dirigeants russes et les oligarques y ont joué un rôle majeur. Mais l’enquête de Wedel montre que cette dépossession s’est produite avec la participation active de conseillers et d’institutions occidentales.
Lorsque Poutine arrive au pouvoir, la Russie sort de cette décennie de désastre. Le redressement économique et social des années 2000 est spectaculaire, favorisé par la hausse des prix des hydrocarbures, le retour de la croissance et le renforcement de l’État. Pour une partie importante de la population, cette période signifie surtout la fin du chaos.
C’est avec cette histoire en mémoire qu’il faut examiner les événements ukrainiens de 2014.
Le 13 décembre 2013, en pleine crise de Maïdan, Victoria Nuland, secrétaire d’État adjointe américaine, révèle publiquement que les États-Unis ont consacré plus de 5 milliards de dollars à l’Ukraine depuis son indépendance en 1991, notamment pour soutenir ses institutions et sa société civile. Il ne s’agit pas de cinq milliards destinés aux manifestations, mais d’un engagement américain considérable sur plus de vingt ans.
Deux jours plus tard, le 15 décembre, le sénateur républicain John McCain se tient sur la place Maïdan, à Kiev, devant une foule immense, aux côtés du sénateur démocrate Chris Murphy. Il apporte publiquement son soutien aux manifestants et à leur aspiration à rejoindre l’Europe.
Quelques semaines plus tard, une conversation téléphonique divulguée entre Victoria Nuland et l’ambassadeur américain Geoffrey Pyatt, révèle qu’ils discutent très concrètement des personnalités susceptibles de participer au futur gouvernement ukrainien.
Ces faits montrent que les États-Unis étaient loin d’être de simples observateurs.
Et leur engagement ne s’arrête pas en 2014.
En décembre 2016, John McCain revient en Ukraine avec les sénateurs Lindsey Graham et Amy Klobuchar. Lors d’une rencontre filmée avec des militaires ukrainiens, Graham leur déclare que leur combat est aussi celui des États-Unis et annonce que 2017 sera l’année de l’offensive. McCain promet de faire tout son possible pour leur fournir les moyens de vaincre.
Il faut mesurer ce que représentent de telles images : des sénateurs américains de premier plan, présents dans un pays déjà engagé dans un conflit armé avec des séparatistes soutenus par Moscou, promettant publiquement leur appui militaire et politique contre la Russie.
Pour les dirigeants russes, qui avaient vu leur propre pays traverser les années 1990 sous l’influence de programmes économiques occidentaux, ces interventions successives ne pouvaient qu’alimenter la perception d’un encerclement stratégique.
L’élargissement de l’OTAN, le rapprochement militaire entre Kiev et les pays occidentaux et les perspectives d’intégration de l’Ukraine aux structures euro-atlantiques renforçaient cette inquiétude. (...)
Comprendre une guerre suppose aussi d’examiner les expériences historiques, les interventions extérieures et les perceptions de menace qui ont précédé son déclenchement.
















