Natalia Routkevitch
26/5/2026
Le médium privilégié de la société du spectacle – l’industrie cinématographique – est celui qui va accaparer la plus grande part du temps de cerveau disponible de l’upper classe mondiale, celle qui dispose de ce temps. Évidemment, il n’y a pas seulement le produit cinématographique en lui-même, mais tout ce qui l’entoure, l’accompagne et le sacralise.
Ainsi, Cannes apparaît comme le plus grand temple de la société du spectacle, la Mecque où viennent accomplir leur pèlerinage tous ceux qui se pensent significatifs, éclairés, progressistes et qui nous diront "ce qu'il faut en penser".
Venir de l’autre bout du monde, fouler le tapis rouge avec les stars sous l’œil des photographes, vibrer « pour la planète », « les droits des femmes, des minorités ou des intermittents », se prononcer pour la libération des prisonniers des « geôles fascistes », applaudir les films primés consacrés aux victimes de l’intolérance – ou, pour changer, aux victimes de la tolérance – puis s’encanailler dans des soirées au Dom-Pé et plus si affinités, en essayant de se rapprocher du « people » le plus reconnaissable possible pour décrocher une photo avec lui...
C’est donc à Cannes que s’énonce l’agenda politique et culturel du moment, que l’on donne aux spectateurs le pouls des combats de leur temps. On va s’y émouvoir de l’audace incroyable de l’intervention-choc de Corinne Masiero, de la robe pro-palestinienne de Cate Blanchett ou de l’appel si puissant d’Andreï Zviaguintsev contre le tyran sanguinaire du jour.
Dieu, que tout cela est désespérément convenu, bien balisé et tristement prévisible.
Il y a déjà un demi-siècle, Andreï Tarkovski, qui considérait le cinéma comme un moyen d’atteindre une forme de vérité au plus haut degré de ses capacités humaines, exprimait tout l’ennui et l’exaspération que lui inspirait l’éviction du cinéma-art au profit du pur divertissement ou des manifestes :
« Le fossé entre le cinéma commercial et le cinéma en tant qu'art s'est tellement élargi que le moment est venu de résoudre, d'une manière ou d'une autre, cette confrontation. Soit le cinéma en tant qu'art doit être détruit au profit du cinéma-spectacle, du cinéma-chewing-gum, soit l'inverse. »
Avec la netflixisation intégrale de l’industrie cinématographique, le rapport de force semble avoir été définitivement tranché en faveur du cinéma-chewing gum.
« Je reviens tout juste de Venise, où j’étais membre du jury du festival, et je puis témoigner de l’état de dégradation du cinéma contemporain... Venise offrait un spectacle désolant. Je pense qu’il faut une tout autre disposition spirituelle que la mienne pour comprendre et accepter un film comme XXX. Pour ma part, j’y vois une manifestation de l’anti-art : ce qui l’intéresse, ce sont des sujets sociétaux et sexuels. »
« J’ai vu un film monstrueusement répugnant, XXX. Un mélange américain d’horreur, d’épouvante, de violence, de polar et de tout ce qu’on voudra. Révoltant. De l’argent, de l’argent, de l’argent, toujours de l’argent… Rien d’authentique, rien de vrai. Ni beauté, ni vérité, ni sincérité – rien. Il suffit que cela rapporte. C’est impossible à regarder… Tout est permis, tout est acceptable, dès lors que l’on paie pour ça. »
« Dans S.M., tout est mauvais. Tout est construit selon des règles dont il est impossible de s’affranchir. Tout est connu d’avance. Le spectateur sait dès le début ce qui doit arriver, mais il regarde néanmoins, parce que tout est exécuté avec brio selon les conventions du genre et les lois stylistiques du western. Ce n’est pas de l’art. C’est une entreprise commerciale. Quelles que soient les idées qu’on prétende y mettre, tout y est factice, artificiel, dérisoire. »





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