Natalia Routkevitch
11/8/2026
Le 2 août, l'historien et publiciste russo-israélien Artem Kirpichenok a disparu à son arrivée à l'aéroport Ben-Gurion de Tel-Aviv. Depuis, il n'a donné aucun signe de vie et toutes les tentatives pour le joindre sont restées infructueuses. D'après les informations recueillies par ses proches, il a été arrêté et serait détenu par le Shin Bet, les services de sécurité israéliens.
Artem Kirpichenok, qui résidait à Saint-Pétersbourg, était connu pour ses critiques de la politique israélienne. Auteur de nombreuses publications sur l'histoire du Proche-Orient, il était apprécié d'un certain nombre de lecteurs, dont je fais partie, et vivement contesté par d'autres.
Son arrestation confirme une réalité que certains avaient déjà comprise, parfois à leurs dépens.
Nika Dubrovsky, amie d'Artem et directrice de l'Institut David Graeber, créé en hommage à son époux, l'exprime dans l'article ci-joint :
« Avant l'arrestation d'Artem, beaucoup d'entre nous, moi comprise, avions encore l'impression qu'il existait des "zones de sécurité", des endroits où l'on pouvait être relativement à l'abri de l'arbitraire. Tant qu'on ne franchissait pas certaines lignes bien connues, on pouvait écrire, lire et parler à peu près librement. Ne pas adhérer à tel parti, ne pas soutenir telle organisation, ne pas prononcer certains mots. Mais ces lignes ont disparu. Aujourd'hui, ce que l'on murmure dans sa cuisine peut vous conduire en prison.
Le quotidien bascule peu à peu dans le cauchemar. La cuisine et la cellule deviennent une seule et même pièce. Nous sommes comme des grenouilles qui ne remarquent pas que l'eau dans laquelle elles nagent est en train de bouillir. Nous avons fini par considérer comme normal ce qui aurait dû nous paraître impensable.
Arrêter Artem, c'est intimider les simples citoyens. C'est leur dire de se taire et de rester dans leur coin. Arrêter un publiciste discret, dont les lecteurs sont peu nombreux, est facile. C'est un exemple idéal pour faire peur aux autres.
Les lieux que nous croyions encore préservés de l'arbitraire ne le sont plus… »
Il n'y a plus de zones de sécurité. Il n'est plus possible de se croire à l'abri, où que l'on soit. Beaucoup l'apprennent aujourd'hui à leurs dépens.
Des journalistes, des chercheurs, des militants et des personnalités publiques sont intimidés, réduits au silence, parfois arrêtés, dans des pays qui se présentent pourtant comme des démocraties exemplaires, garantes de la liberté d'expression et du pluralisme face aux "dictatures". Beaucoup d’individus, trop confiants dans cette image, en ont récemment fait l'amère expérience. D'autres découvrent, avec stupeur, les limites du mythe des élections libres et non truquées.
Combien d’autres vont s’en apercevoir dans les mois et les années qui viennent ?
Dans le contexte actuel de recomposition du monde, qui s'accompagne de la multiplication des conflits, de la lutte pour les ressources, les marchés, les zones d'influence, mais aussi pour des statuts symboliques qui rapportent des dividendes très concrets... bref, dans ce contexte-là, il faut s'attendre à voir se multiplier les arrestations, les expulsions, les morts suspectes, le contrôle accru des élections et les pressions de toutes sortes. Les services de sécurité disposeront partout d'une plus grande marge de manœuvre. On fermera les yeux sur toute sorte de violation des droits que l'on croyait acquis et garantis. On demandera de plus en plus aux simples citoyens de se taire et de rentrer dans le rang.
L'arrestation de Kirpichenok révèle une fois de plus une autre réalité : le caractère très sélectif de l'humanisme de ceux qui s'en réclament. Ceux qui dénoncent quotidiennement les crimes des "autocrates sanguinaires" et revendiquent la supériorité morale de leurs "démocraties" ont eu bien du mal à cacher leur satisfaction après son arrestation. Les commentaires odieux qui ont afflué après sa disparition se comptent par milliers.
Or, si l'on peut considérer comme une fatalité la violence des appareils répressifs d'États qui se sentent menacés, en revanche, la violence de particuliers, de surcroît lorsqu'ils se présentent comme des humanistes, des démocrates et des défenseurs du pluralisme, est autrement plus abjecte. Elle rappelle qu'en matière de la défense des droits de l'homme, il y a presque toujours « les nôtres » et « les autres ». Comme le disait, sans détour, l'icône de beaucoup de ces « défenseurs des droits de l'homme », Valeria Novodvorskaïa... Au moins avait-elle le mérite de l'assumer ouvertement, en déclarant qu'elle se fichait complètement du nombre de missiles que l'Amérique "démocratique" allait larguer sur l'Irak "antidémocratique".
Combien sont-ils, ceux qui demandent la libération, ou au moins un traitement humain, de tous les prisonniers politiques, quels que soient leur camp, leurs idées ou leur nationalité ? Ceux qui ont défendu Julian Assange comme Alexeï Navalny, Maria Kolesnikova comme Anna Novikova, Laurent Vinatier comme Alexandre Boutiaguine, Evguenia Berkovitch comme les frères Kononovitch, Boris Kagarlitski, Ian Taksur, Iouri Tkatchev, Tatiana Andriets… et tant d'autres. Une liste qui, malheureusement, ne cessera de s'allonger.
J'en connais quelques-uns, et ils sont très peu nombreux. Des personnes qui se soucient du sort de tous les prisonniers politiques, sans distinction ; qui savent que les rouages de l'Histoire sont impitoyables, mais essaient malgré tout d’alléger le sort de ceux qui y sont pris ; qui œuvrent pour améliorer les conditions de détention, favoriser les échanges de prisonniers et rappeler aux États leurs propres principes, tout en sachant que leur marge d'action est limitée, surtout aujourd’hui…
Ce sont des gens discrets. Ils font peu de bruit et beaucoup de choses très concrètes. Ils sont souvent critiqués, parfois persécutés, et incompris par tous les camps.
Heureusement qu’ils existent. Nous aurons grandement besoin d'eux dans les années qui viennent. J'espère qu'il y en a qui œuvrent en ce moment pour aider Artem Kirpichenok.
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