Gabriel Nerciat
- 23/3/2025 - Parmi les formules à la mode ces derniers temps chez les snobs, les journalistes télé et tous les maris trompés de la vulgate euro-atlantiste, il y a celle d'empire ou de "néo-empire" (sic) - entendu au sens d'un Etat révisionniste en rupture critique avec les fondements occidentaux du multilatéralisme, et désireux d'étendre sa souveraineté ou son influence stratégique sur des territoires et des contrées qui ont relevé jadis du domaine impérial d'un Empire disparu dont il revendique la postérité.
Cela désigne évidemment la Russie avec l'Ukraine et la Biélorussie (certains ajoutent, à mon sens à tort, les pays baltes) ; la Chine avec Taïwan et les îles Senkaku ; la Turquie avec Chypre, les îles du Dodécanèse ainsi que plusieurs régions des Balkans, du Caucase, du Levant arabe ou de la Libye ; l'Inde avec le Punjab pakistanais, le Cachemire et les régions tamoules du Sri-Lanka ; la Grèce (possiblement) avec Constantinople, la Thrace orientale et les rivages de Smyrne ; la Hongrie avec la Transylvanie ; la Roumanie avec la Moldavie ; la Serbie avec le Kosovo, la Krajina et les terres serbes de Bosnie ; l'Arménie avec la province du Haut-Karabagh (définitivement annexée par l'Azerbaïdjan et épurée de toute présence arménienne, sous les applaudissements nourris de l'UE et d'Israël) ; le Maroc avec le Sahara occidental, etc., etc.
Si je voulais être taquin, j'ajouterais la Pologne avec la Galicie ukrainienne, mais on sait bien que ce n'est pas du tout mon genre de me comporter ainsi.
Or, il me semble que ce terme d'empire, même précédé du préfixe "néo", est tout à fait impropre - de même que celui d'impérialisme qu'il sous-tend explicitement.
Un empire est un Etat supranational et multi-ethnique qui vise à accroître, la plupart du temps par la force ou bien par le chantage, son étendue territoriale ou sa souveraineté politique indépendamment de l'identité nationale et confessionnelle des peuples qu'il entend soumettre.
Ici, il s'agit manifestement de tout à fait autre chose : c'est au nom d'une légitimité historique léguée par la longue mémoire - réelle ou fantasmée selon les cas - d'une nation, récente ou ancienne, et assumée par une partie, majoritaire ou non, des habitants des territoires revendiqués, que le tracé des frontières officielles est remis en cause.
En réalité, on voit bien ce qui gêne les partisans du multilatéralisme, pendant longtemps faux-nez idéologique de l'impérialisme américain ou de l'autoritarisme bureaucratique européiste (comme l'internationalisme prolétarien était celui, au siècle précédent, de l'impérialisme soviétique ou des sanguinaires rodomontades maoïstes en Chine) : un Etat-nation qui entend faire coïncider ses frontières territoriales avec l'identité civilisationnelle (nationale, ethno-linguistique et/ou religieuse) qui fonde son aspiration à la souveraineté ne peut plus accepter des normes et des critères de droit qui ont été édifiés, depuis 1920, avec la ferme volonté d'ignorer toute dimension identitaire et historique dans les relations internationales.
C'est parce que Trump et ses partisans isolationnistes sont beaucoup plus proches de cette vision hostile à l'héritage diplomatique des deux présidents Roosevelt qu'ils peuvent comprendre ou admettre le discours d'un Poutine, d'un Orban, d'un Modi ou d'un Erdogan, voire peut-être même d'un Xi Jinping sur Taïwan, à la différence de Macron, Starmer, von der Leyen ou un quelconque chancelier allemand aussi bavard que blême.
Ce qui soulève évidemment un certain nombre de questions et de soucis - le moindre n'étant pas leur désaccord profond et durable sur ce que signifiera à l'avenir, en Occident, la notion de puissance.